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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— En outre, poursuivit Struin, nous avons eu aujourd’hui une nouvelle Dame et il ne convient pas d’en nommer une autre aussi vite. Voyons comment se conduit la Dame Arioc dans le Temple Intérieur avant de chercher à mettre quelqu’un d’autre à sa place.

— C’est de la folie, dit lord Guadeloom.

— De la folie, c’est vrai, dit le Pontife Struin. Venez, allons retrouver la Dame et veillons à ce qu’elle parte sans incident dans son île.

Je les accompagnai aux niveaux les plus hauts du Labyrinthe, où nous découvrîmes dix mille personnes acclamant Arioc tandis qu’il – ou elle –, pieds nus et vêtu d’une splendide robe, s’apprêtait à monter dans le carrosse qui allait le conduire au port de Stoien. Il était impossible de s’approcher d’Arioc, tellement il y avait de bousculade autour de lui.

— De la folie, ne cessait de répéter lord Guadeloom. C’est de la folie, de la folie !

Mais je savais qu’il n’en était rien, car j’avais vu le clin d’œil d’Arioc et je comprenais parfaitement. Il n’y avait là aucune Folie. Le Pontife Arioc avait trouvé le moyen de sortir du Labyrinthe, ce qui était son vœu le plus cher. Je suis sûr qu’il sera pour les générations à venir synonyme de démence et de ridicule ; mais je sais qu’il était absolument sain d’esprit, que c’était un homme pour qui la couronne était devenue un supplice et dont l’honneur lui interdisait de revenir simplement à sa vie privée.

Et c’est ainsi, après les étranges événements d’hier, que nous avons un Pontife, un Coronal et une Dame, et qu’aucun d’eux n’est celui que nous avions le mois dernier ; et tu comprends maintenant, Silimoor chérie, tout ce qui est arrivé à notre monde.

Calintane arrêta de parler et but une longue gorgée de vin. Silimoor le dévisageait avec une expression qui semblait être un mélange de pitié, de mépris et de sympathie.

— Vous êtes comme de petits enfants, dit-elle enfin, avec vos titres, vos cours royales et vos engagements d’honneur. Mais je crois que je comprends ce que tu as éprouvé et pourquoi cela t’a perturbé.

— Il y a encore une chose, dit Calintane.

— Oui ?

— Le Coronal lord Guadeloom, avant de se retirer dans ses appartements pour assimiler tous ces changements, a fait de moi son chancelier. Il va partir la semaine prochaine pour le Mont du Château. Et je dois naturellement être à ses côtés.

— C’est merveilleux pour toi, fit froidement Silimoor.

— Je te demande donc de me rejoindre au Château, pour y partager ma vie, dit-il d’un ton aussi mesuré que possible.

Elle plongea le regard glacial de ses yeux turquoise étincelants dans ceux de Calintane.

— Je suis née dans le Labyrinthe, répondit-elle. J’adore vivre dans son enceinte.

— Alors, c’est ma réponse ?

— Non, dit Silimoor. Tu auras ta réponse plus tard. Comme ton Pontife et ton Coronal, il me faut du temps pour m’accoutumer à de grands changements.

— Alors, la voilà ta réponse !

— Plus tard, dit-elle.

Elle le remercia pour le vin et pour l’histoire qu’il venait de lui raconter et le laissa à la table. Calintane finit par se lever et erra comme un spectre dans les profondeurs du Labyrinthe dans un état d’épuisement tel qu’il n’en avait jamais connu ; il entendait les murmures de la foule à mesure que la nouvelle se répandait – Arioc était devenu Dame, Struin le Pontife et Guadeloom le Coronal – et cela faisait comme un bourdonnement d’insectes dans ses oreilles. Il se retira dans sa chambre et essaya de dormir, mais le sommeil ne venait pas, et il s’abandonna à des idées noires sur l’état de sa vie, craignant que cette amère période de séparation d’avec Silimoor n’ait causé un tort fatal à leur amour et que malgré son allusion détournée au contraire, elle rejette sa demande. Mais il se trompait. Car le lendemain, elle lui fit savoir qu’elle était prête à partir avec lui, et quand Calintane établit sa nouvelle résidence au Mont du Château, elle était auprès de lui, comme elle l’était encore bien des années plus tard quand il succéda à lord Guadeloom comme Coronal. Son règne à ce poste fut bref mais heureux et, pendant le temps où il remplit cette fonction, il accomplit la construction de la grande route au sommet du Mont du Château qui porte son nom ; et quand, l’âge venu, il retourna au Labyrinthe en tant que Pontife, ce fut sans le moindre étonnement, car il avait perdu toute capacité d’étonnement ce jour lointain où le Pontife Arioc s’était proclamé Dame de l’Ile.

V. Le désert des rêves volés

Hissune s’aperçoit maintenant que la légende d’Arioc a occulté la vérité sur l’homme, comme la légende occulte la vérité de bien d’autres manières. Car avec les déformations de l’Histoire, Arioc apparaît maintenant comme un être grotesque et fantasque, un bouffon à l’instabilité soudaine ; et pourtant si le témoignage de lord Calintane a une valeur quelconque, il n’en était pas du tout ainsi. Un homme souffrant cherchait la liberté et a choisi une manière bizarre pour l’atteindre : ni un bouffon ni un fou. Hissune, emprisonné lui-même dans le Labyrinthe et avide de respirer l’air pur de l’extérieur, découvre en Arioc un personnage tout à fait sympathique – son frère par l’esprit par-delà les millénaires.

Hissune ne retourne pas au Registre des Ames pendant longtemps. L’impact de ces voyages illicites dans le passé a été trop fort ; dans sa tête se bousculent des bribes éparses de l’âme de Thesme et de Calintane, de Sinnabor Lavon et du colonel Eremoil, de sorte que lorsqu’ils se mettent à hurler tous ensemble, il a de la difficulté à retrouver Hissune, et c’est consternant. En outre, il a d’autres choses à faire. Au bout d’un an et demi, il a fini l’inventaire des documents des collecteurs d’impôts, et il s’est si bien implanté dans la Chambre des Archives qu’une autre tâche l’attend, une étude sur la répartition des groupes de population aborigène sur Majipoor. Il sait que lord Valentin a eu des problèmes avec les Métamorphes – que c’était en fait une conspiration du peuple des Changeformes qui l’avait chassé de son trône lors des singuliers événements survenus quelques années auparavant – et il se souvient, d’après ce qu’il a entendu dire chez les grands personnages du Mont du Château pendant la visite qu’il y a faite, qu’il entre dans les intentions de lord Valentin de les intégrer plus profondément à la vie de la planète, si c’est possible. Hissune soupçonne donc que ces statistiques qu’on lui a demandé de compiler rempliront une fonction dans la grande stratégie du Coronal, et cela lui procure un plaisir intime.

Cela lui donne aussi l’occasion d’avoir quelques sourires ironiques. Car il est assez clairvoyant pour s’apercevoir de ce qui arrive à Hissune, le gamin des rues. Le garnement leste et malin qui a attiré l’attention du Coronal sept ans plus tôt est maintenant un jeune bureaucrate, métamorphosé, apprivoisé, poli, calmé. Soit, se dit-il, on ne peut pas avoir toujours quatorze ans, et le moment vient d’abandonner les rues et de devenir un membre utile à la société. Il éprouve malgré tout des regrets pour la disparition du garçon qu’il était. Une partie de la malice de ce garçon bouillonne encore en lui, une partie seulement, mais il en reste assez. Il commence à remuer de profondes pensées sur la nature de la société sur Majipoor, la corrélation organique des forces politiques et le concept que le pouvoir implique la responsabilité, que tous les êtres sont maintenus dans une union harmonieuse par un sentiment d’obligation mutuelle. Hissune se demande comment les quatre grandes Puissances du royaume – le Pontife, le Coronal, la Dame de l’Ile, le Roi des Rêves – ont réussi à travailler si bien ensemble. Même dans cette société profondément conservatrice où, tout au long de plusieurs milliers d’années, il y a eu si peu de changements, l’harmonie des Puissances paraît miraculeuse, un équilibre de forces qui doit être d’inspiration divine. Hissune n’a pas reçu d’éducation scolaire ; il n’y a personne vers qui il puisse se tourner pour apprendre ces choses ; mais il y a le Registre des Ames, avec toute la vie grouillante de Majipoor merveilleusement tenue en suspens, prêt à libérer sa formidable vitalité à la demande. Ce serait folie de ne pas explorer ce réservoir de connaissances maintenant que ce genre de questions lui trotte par la tête. Et c’est ainsi qu’une fois de plus Hissune falsifie les documents, qu’une fois de plus il franchit avec aisance le barrage des gardiens des archives à l’esprit lent et qu’une fois de plus il enfonce des touches, ne cherchant plus maintenant uniquement la distraction et le plaisir de goûter au fruit défendu mais également une compréhension de l’évolution des institutions politiques de sa planète. Quel jeune homme sérieux tu es en train de devenir, se dit-il, tandis que les lumières éblouissantes de toutes les couleurs palpitent dans sa tête et que la présence intense et mystérieuse d’un autre être humain, mort depuis longtemps mais vivant à jamais, commence à envahir son âme.

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