L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
C’était important de les persuader qu’on attendait leur coup de téléphone. C’est important quand on fait une déprime de sentir qu’il y a quelqu’un qui s’intéresse à vous au bout du fil et attend anxieusement de vos nouvelles. Ça vous donne de l’intérêt. Il y en a qui n’ouvrent pas le gaz parce qu’ils savent qu’il y a quelqu’un qui attend leur coup de fil. On peut comme ça faire durer un mec de coup de fil en coup de fil jusqu’à ce que le pire exceptionnel soit passé et qu’il ne reste que le pire ordinaire. Monsieur Salomon avait trois psychologistes qui travaillaient pour lui et l’assistaient de leurs conseils.
Le gars à côté de Lepelletier s’appelait Weins. Monsieur Salomon l’avait recruté à cause de son record : il y avait eu dans sa famille trente et une personnes exterminées par les Allemands lorsqu’ils étaient encore nazis. Monsieur Salomon disait que ça le rendait incomparable et lui donnait de l’autorité. Il était le plus âgé de nous, quarante-cinq ans, un rouquin très pâle et frisé qui se dégarnissait, à taches de même couleur sur le visage et des lunettes. Les lunettes étaient en écaille et l’écaille nous vient des grandes tortues de mer exterminées. Allez-y donc comprendre quelque chose. Il aurait vraiment dû porter des lunettes métalliques, dans sa situation. C’était le plus patient de nous tous ; il avait une voix calme très douce ; c’était le premier que monsieur Salomon avait recruté comme bénévole mais il allait bientôt nous quitter, ça faisait dix ans qu’il était là, il était devenu cardiaque et maintenant le médecin lui interdisait le malheur.
C’était difficile de trouver des répondeurs, parce qu’il est difficile de sympathiser tout le temps sans devenir automatique ou sans se détraquer en se laissant gagner par la déprime. On a eu un gars tout ce qu’il y a de plus humain pendant des mois et des mois. Ce monsieur Justin se faisait vraiment du mauvais sang et ce sont là des choses qui ne trompent pas au bout du fil. Il s’émouvait à tous les coups. Il faisait ça en cachette de sa femme, pour ne pas lui donner l’impression qu’il la trompait avec les autres. C’est du point de vue, tout ça, et des fois, c’est vrai, on se console avec les autres. Mais ce n’était pas du tout le cas de monsieur Justin, qui était bona fide. C’est une expression que monsieur Salomon avait gardée de ses jours dans le latin et qui garantissait la bonne qualité. Monsieur Justin se donnait un mal de chien, je le vois encore avec son mouchoir, s’essuyant le front. Et puis un jour il s’est détraqué. Il avait reçu l’appel d’un monsieur qui n’en pouvait plus, tellement il était victime du sort. Il avait perdu son travail, il avait des menaces de santé, sa fille se droguait et sa femme le trompait sans se gêner. Monsieur Justin, très décontracté, l’a écouté et puis lui a lancé :
— Eh bien, ça aurait pu être beaucoup plus grave, mon ami.
— Comment ? Comment ? glapit l’autre. Vous trouvez que ce n’est pas assez ?
— Si mais cela aurait pu être beaucoup plus grave. C’est moi qui aurais pu avoir toutes ces emmerdes.
Et de rigoler. C’était un coup de déprime bien connu comme lorsqu’on renverse une assiette d’épinards sur la tête d’un innocent. C’est une histoire qu’on a après racontée partout, je ne l’ai pas inventée. Ça ne s’invente pas. Mais je crois que ça a fait beaucoup de bien à l’autre type au bout du fil, parce qu’il s’est présenté pour lui casser la gueule, ça l’a réanimé, et c’est ce qu’il faut.
Weins voyait bien que ça n’allait pas chez moi non plus mais il se gardait de me poser des questions, parce qu’on était amis. Il me passa la liste des courses à faire, il y en a chaque jour et surtout la nuit qui ne veulent pas se contenter d’une voix au téléphone mais exigent une présence, si vous ne venez pas tout de suite, je me fous par la fenêtre. Il y en a un sur cinquante qui le fait vraiment mais c’est suffisant. On a une permanence spéciale pour ces états d’urgence. J’ai mis la liste dans ma poche, j’ai failli dire à Weins que je venais de passer la nuit avec quelqu’un qui avait besoin de présence et que ça suffisait comme ça. Je ne l’ai pas dit, c’était injuste pour mademoiselle Cora.
XXIV
Je quittai le standard et traversai le petit salon d’attente. Il n’y a jamais personne dans le petit bureau d’attente sauf six fauteuils vides, et c’est pourquoi nous l’appelons salon d’attente, à cause de ses six fauteuils toujours vides. Il y a un tableau et un bouquet de fleurs jaunes sur le mur et, en face, il y a une reproduction du portrait que monsieur Léonard de Vinci a fait de lui-même, quand il était encore très vieux. Je dis encore parce qu’il est mort peu après. Monsieur Salomon me l’a fait contempler souvent, il ne s’en lassait pas, car monsieur Léonard avait vécu il y a cinq siècles jusqu’à quatre-vingt-dix ans et des poussières, alors que la longévité a fait d’énormes progrès depuis, pour des raisons scientifiques. Il regardait le portrait qui était un dessin fait à la main et il me disait, c’est très encourageant, n’est-ce pas, et comme toujours, je ne savais pas s’il se foutait de ma gueule ou quoi.
Je frappai à la porte du bureau qui venait aussitôt après la petite salle d’attente. Je ne sais pas pourquoi il l’appelait petite salle d’attente, peut-être qu’il avait quelque part une grande salle d’attente où on pouvait attendre encore plus longtemps et c’est bon pour l’espoir. Il m’a crié entrez ! J’avais pris mon courage à deux mains, en tenant ferme dans l’une la page du journal avec les petites annonces.
Monsieur Salomon était en survêtement de sport gris, avec le mot training écrit en lettres blanches sur la poitrine. Il se tenait accroupi, les genoux pliés et les bras tendus en avant, il avait à ses pieds un livre ouvert avec des positions gymnastiques. Il est resté ainsi un long moment et puis il s’est redressé lentement, en ouvrant largement ses bras et sa bouche et en gonflant sa poitrine d’air. Après quoi, il s’est mis à courir sur place et à faire de petits bonds, les mains levées. Ça m’a fait un choc, surtout lorsqu’il s’est assis par terre et a essayé de se toucher les pieds du bout des doigts, en faisant une grimace affreuse.
— Faites attention, nom de Dieu ! gueulai-je, mais il a continué à se tordre. J’ai cru qu’il était pris de son sarcasme et qu’il se tordait sous son effet, sarcasme, latin « sarcasmus », du grec « sarkazein », se mordre la chair, ironie, raillerie, dérision. Il serrait les dents, il avait les yeux qui lui sortaient de la tête et des gouttes de sueur au front et c’était peut-être la rage, le désespoir et la vieillesse ennemie.
Allez savoir.
Il est resté un moment la tête baissée, les yeux fermés. Après, il m’a jeté un regard.
— Eh oui, mon ami. Je m’entraîne, je m’entraîne. J’applique la méthode de l’aviation canadienne. À mon avis, c’est la meilleure.
J’en avais ralbol.