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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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21 novembre 1941. La campagne de quininisation préventive me prend beaucoup de temps mais c’est une immense satisfaction de mesurer son efficacité, surtout sur les bébés et les jeunes enfants aujourd’hui protégés. Depuis un an, zéro infection. Je mesure l’avancement des travaux de Carmona, de loin, sans intervenir.

J’avais tellement de travail entre cette campagne, les nouveaux tests cliniques sur la quinine et les recherches sur les tiques que je n’avais plus le temps de lire.

Ou peut-être plus envie.

Mon seul contact avec le monde se fait grâce aux journaux que Dupré m’apporte. Il me livre L’Écho d’Alger et La Dépêche d’Algérie. Malheureusement, les numéros ne se suivent pas. Je lis tout, de la première à la dernière page, y compris la rubrique nécrologique et les annonces. Je lis lentement pour en profiter. C’est une bouffée d’oxygène qui m’est donnée, la vie continue et je n’en suis pas complètement écarté.

La guerre évolue mal, Hitler triomphe partout. Il a conquis l’Europe entière, l’URSS est sur le point de s’écrouler. L’Amérique reste spectatrice et le massacre continue. Mon séjour dans ce bled n’est pas près de finir.

La Dépêche a publié un feuilleton extraordinaire. Je l’ai découpé et relu deux fois. C’est un grand roman. Premier de cordée raconte l’histoire héroïque et humaine d’un jeune guide de haute montagne, sa vie, son combat pour surmonter son vertige, les difficultés du quotidien mais aussi la fraternité des hommes, leurs combats pour s’accomplir. Et surtout la montagne. Majestueuse, fascinante, impitoyable. Une véritable histoire d’amour.

Un jour, j’irai à Chamonix.

7 janvier 1942. J’ai eu le plaisir de voir arriver Sergent qui a fait le livreur. Je reçois ses notes toujours aussi précises transmises par Dupré mais l’avoir en face de moi a été un vrai bonheur. Jamais je n’ai été aussi heureux de voir quelqu’un.

Les nouvelles à Alger ne sont pas bonnes. Tout le monde a peur. Weygand a eu la peau d’Abrial, il a continué d’appliquer les lois raciales avec zèle. Les arrestations dans la communauté juive ont été innombrables, beaucoup se sont retrouvés dans des camps français, les conditions de vie y sont, paraît-il, abominables. Pétain a débarqué Weygand à son tour et l’a remplacé par un autre fidèle.

Sergent m’a dit qu’il était très content de mon travail, mes observations in vivo lui sont particulièrement utiles. D’après lui, je dois me concentrer sur la baisse des taux de gamétocytes et tester de nouveaux dosages en y associant de l’atébrine.

En mai, Dupré fera une livraison qui promet d’être compliquée. Il apportera des poissons d’eau douce qui viennent tout droit du Texas. Les gambouses sont des dévoreurs de larves de moustiques, leur taille de trente à quarante millimètres leur permet de poursuivre les larves au milieu des plantes. Ils sont, affirme-t-il, aussi voraces que prolifiques. Il est très intéressé par les résultats exceptionnels obtenus avec le DDT. Il est persuadé que la réponse immédiate contre le paludisme viendra moins de la recherche fondamentale que des mesures anti-larvaires : épandage d’insecticides, drainage et assèchement des zones humides, boisement intensif pour accélérer l’évaporation de l’eau et la faire circuler, l’empêcher de stagner par tous les moyens.

Quand j’ai évoqué Carmona et son silence permanent, il a eu une réaction étonnante. Il s’est écrié : « Avec vous aussi ! » Sur le coup, je n’ai pas réagi. Il a haussé les épaules avec fatalisme. Avant lui, m’a-t-il confié, le premier chef de chantier est resté trois semaines, le deuxième huit jours. Lui est là depuis trois ans et il fait le sale boulot.

23 mars 1942. Je n’ai plus de lame de rasoir depuis un moment. J’ai oublié d’en demander à Dupré. Je me laisse donc pousser la barbe. J’avais commencé à la tailler avec des ciseaux mais j’ai renoncé. Ça ne me va pas si mal. Dommage que Christine ne puisse me voir, elle aurait aimé. Nelly, je ne crois pas, qui me faisait la guerre car je lui râpais la joue le dimanche.

Ali me dit que je leur ressemble de plus en plus. Je n’arrive pas à savoir s’il se moque de moi ou s’il est sincère.

2 mai 1942. J’ai raté Dupré. Quel dommage. C’est un tel bonheur d’entendre parler français une fois de temps en temps. Et il me donne des nouvelles. J’ai l’impression qu’avec lui, je suis à Alger au milieu de la vraie vie. Je ne sais jamais avec précision quand il vient. Je ne peux pas rester à la station à l’attendre. À mon retour, j’ai trouvé quatre tonneaux d’un mètre de haut, à l’intérieur ça grouille de milliers de poissons. Il a laissé aussi plusieurs centaines de plants d’eucalyptus. Je retrouve l’odeur si douce du Jardin d’essai. Je dois m’organiser pour être là quand il passe mais je ne sais pas comment.

26 juin 1942. Dans L’Écho d’Alger, cet article à la page Spectacles : « Pour la deuxième semaine consécutive, les auditeurs de Radio Alger ont été privés de la retransmission de leur dramatique radiophonique. Les raisons de cette grève inadmissible trouvent leur origine dans les réclamations éhontées des comédiennes qui exigent la même rémunération que leurs collègues masculins sous prétexte qu’elles font le même travail. Dans les moments particulièrement douloureux que traverse notre pays, on aurait pu espérer plus d’esprit civique de la part de ces suffragettes sans vergogne. »

Christine, je te reconnais bien là.

30 juin 1942. Entrefilet cocasse en bas de la page Spectacles de L’Écho d’Alger : « Mesdames les comédiennes ayant obtenu satisfaction de leurs revendications sur l’égalité des rémunérations ont repris le chemin du studio. Les auditeurs de Radio Alger pourront enfin profiter de leur émission radiophonique préférée dès mardi soir où sera proposée, pour leur plus grand plaisir, La Maison du péril, une pièce policière de madame Agatha Christie. »

Christine, surtout ne change pas.

4 septembre 1942. Aujourd’hui, j’ai pratiqué un accouchement. Le premier et, je l’espère, le dernier. Ça a été vraiment abominable. Ali est venu me chercher, comme toujours au dernier moment. Il avait l’air paniqué. C’était pour sa petite-fille, enfin c’est ce que j’ai compris, je ne le jurerais pas. Il m’a entraîné dans le labyrinthe. On entendait ses hurlements à au moins cent mètres. La jeune femme, elle doit avoir seize ou dix-sept ans, était dans un piteux état. Le travail avait dû commencer depuis longtemps, le bébé était bloqué, la tête mal engagée, les femmes qui l’entouraient criaient autant qu’elle. Il a fallu les expulser, j’ai gardé la femme d’Ali qui parle un peu le français. Ali a fait bouillir de l’eau. J’étais assez paniqué, je tentais de rameuter les souvenirs lointains de mon passage à l’hôpital universitaire Motol de Prague. À l’époque, je pensais que c’était le rôle des sages-femmes pas des médecins, que jamais de ma vie je n’aurais à pratiquer un accouchement.

Elle était incroyablement blême, le bébé ne bougeait pas, elle souffrait horriblement, je lui ai fait une piqûre de morphine qui l’a apaisée.

C’est quoi la priorité : la mère ou l’enfant ?

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