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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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— « Silence ! » hurlait le secrétaire Lefaur… « Instructions du Comité central… La discipline du Parti… Du calme, citoyens !… »

Il avait une terreur manifeste de tout désordre qui pût provoquer une intervention de la police ; et son unique souci était que la réunion s’achevât sans tumulte.

L’arrivée devant la rampe d’un troisième orateur, le dernier inscrit de la soirée, rétablit momentanément le silence. C’était Lévy Mas, un professeur d’histoire à Lakanal, connu par ses écrits socialistes et ses démêlés avec l’Université. Il s’était donné pour thème de retracer les relations franco-allemandes depuis 70. Il refit, avec un grand déploiement d’érudition, un exposé de la question : et, vingt-cinq minutes après avoir commencé son discours, il arrivait à peine au meurtre de Sarajevo. Il parla de « la courageuse petite Serbie », avec une voix de gorge, qui fit trembler son lorgnon sur son nez pointu. Puis il se lança dans un parallèle entre les groupes d’alliances, entre les traités austro-allemands et franco-russes.

La salle, excédée, devenait houleuse.

— « Assez ! Au fait ! »

— « Un programme d’action ! »

— « Quoi faire ? Comment empêcher la guerre ? »

— « Silence », répétait Lefaur, de plus en plus inquiet.

— « Révoltant ! » murmura Jacques à l’oreille de Jenny. « Tous ces gens sont venus là pour recevoir un mot d’ordre, simple, clair, pratique ; et on va les laisser rentrer chez eux, la tête farcie d’histoire diplomatique, avec l’impression que tout ça est trop compliqué pour eux… qu’il n’y a rien à faire qu’à attendre l’inévitable ! »

Des interruptions fusaient :

— « Où en est-on ? Où nous mène-t-on ? »

— « On veut savoir la vérité ! »

— « Oui ! La vérité ! »

— « La vérité, citoyens ? » s’écria Lévy Mas, faisant front à l’orage. « La vérité, c’est que la France est une nation pacifique, et qu’elle le prouve, magnifiquement, depuis deux semaines, à la confusion de tous les États impérialistes ! Notre gouvernement, qu’on peut critiquer pour sa politique intérieure, a une tâche difficile ! Le devoir du Parti socialiste est de ne pas compliquer sa tâche ! Certes, nous nous refusons à faire nôtres les boniments nationalistes que la bourgeoisie inscrit à son programme ! Mais — et il faut le dire bien haut, et il faut le clamer à la face du monde — pas un Français ne refuserait de défendre son territoire contre une nouvelle invasion de l’étranger ! »

Jacques bouillait.

— « Vous entendez ? » dit-il, en se penchant de nouveau vers Jenny. « Rien ne peut mieux préparer un peuple à la guerre !… Il suffira de lui faire croire, demain, à l’imminence d’une attaque allemande, pour lui faire accepter tout ce qu’on voudra ! »

Elle leva sur lui son regard bleu :

— « Parlez ! Vous ! »

Il regardait l’orateur, sans répondre. Il sentait, autour de lui, le mécontentement grandir. Il percevait, surtout dans l’indécision de cette foule, une fièvre latente, généreuse, favorable à l’action révolutionnaire, et dont il était criminel de ne pas tirer profit.

— « Oui ! » fit-il soudain.

Et, brusquement, il leva la main pour demander la parole.

Le président le dévisagea une seconde avec attention, puis, délibérément, détourna les yeux.

Jacques griffonna son nom sur un bout de papier ; mais il n’y avait personne pour le porter jusqu’à Lefaur.

Dans le brouhaha grandissant, Lévy Mas achevait son discours :

— « Certes, la situation est délicate, citoyens ! Mais elle n’est pas désespérée, tant que le gouvernement aura l’appui du peuple pour soutenir, avec autorité, la paix menacée ! Relisez les articles de notre grand Jaurès ! Ceux qui, de l’autre côté des frontières, nous cherchent insolemment querelle, doivent sentir que, derrière nos hommes d’État et nos diplomates, la France socialiste est unanime pour la défense pacifique du Droit ! »

Il rajusta son lorgnon, échangea un coup d’œil avec le président, et, sans demander son reste, s’éclipsa dans la coulisse. Il y eut quelques applaudissements d’amis personnels, coupés de protestations vagues, de timides sifflets.

Lefaur était debout. Il faisait de grands gestes pour rétablir le calme. On crut qu’il voulait parler, on se tut un instant. Il en profita pour crier :

— « Citoyens, la séance est levée ! »

— « Non ! » rugit Jacques, de sa place.

Mais déjà l’assistance, tournant le dos à la scène, se ruait vers les trois portes de sortie qui ouvraient sur l’impasse. Le claquement des sièges à ressorts, les cris, les discussions, faisaient un vacarme qu’il était impossible de dominer.

Jacques était hors de lui. Il ne fallait, à aucun prix, que ces hommes de bon vouloir, en quête d’instructions précises, pussent quitter cette salle en plein désarroi, sans savoir ce que l’Internationale attendait d’eux !

Il se fraya un passage jusqu’au bord de la fosse d’orchestre. La scène, séparée de la salle par ce trou sombre, était inaccessible. Il écumait de rage :

— « Je demande la parole ! »

Il longea la fosse jusqu’à la baignoire d’avant-scène, prit son élan, sauta dans la loge, gagna le couloir, trouva une porte qui menait aux coulisses, bouscula des gens, et fit enfin irruption sur le plateau, qui était désert. Il criait toujours :

— « Je demande la parole ! »

Mais sa voix se perdait dans le tumulte. Devant lui, le théâtre creusait son gouffre poussiéreux, aux trois quarts vide, déjà. Il se précipita vers la table de jardin, et, frénétiquement, se mit à frapper dessus, avec ses deux poings comme sur un gong.

— « Camarades ! Je demande la parole ! »

Ceux qui étaient encore dans la salle — une cinquantaine d’hommes, peut-être — se retournèrent vers la scène.

Des voix s’élevèrent :

— « Écoutez !… Silence !… Écoutez !… »

Jacques continuait à taper sur la table, comme s’il eût sonné le tocsin. Il était pâle, échevelé. Son regard courait d’un point à l’autre de la salle. À pleins poumons, il hurlait :

— « La guerre ! La guerre ! »

Un demi-silence se fit tout à coup.

— « La guerre ! Elle est sur nous ! En vingt-quatre heures, elle peut s’abattre sur l’Europe !… Vous demandez la vérité ? La voilà ! Avant un mois, vous qui êtes là ce soir, vous pouvez tous être massacrés !… »

D’un geste véhément, il redressa la mèche qui l’aveuglait :

— « La guerre ! Vous ne la voulez pas ? Ils la veulent, eux ! Et ils vous l’imposeront ! Vous serez des victimes ! Mais vous serez aussi des coupables ! Parce que, cette guerre, il ne tient qu’à vous de l’empêcher… Vous me regardez ? Vous vous demandez tous “Que faire ?” Et c’est pour ça que vous êtes venus ici, ce soir… Eh bien, je vais vous le dire ! Car il y a quelque chose à faire ! Il y a encore une possibilité de salut ! Une seule ! L’union dans la résistance ! Le refus ! »

Plus calme, étrangement maître de lui, forçant sa voix et martelant ses mots pour se faire entendre, il reprit, après une courte pause :

— « On vous dit : “Ce qui rend les guerres possibles, c’est le capitalisme, la concurrence des nationalismes, les puissances d’argent, les trafiquants d’armes.” Et, tout ça, c’est vrai. Mais, réfléchissez. La guerre, qu’est-ce que c’est ? Est-ce seulement un conflit d’intérêts ? Malheureusement, non ! La guerre, c’est des hommes, et du sang ! La guerre, c’est des peuples mobilisés, qui se battent ! Tous les ministres responsables, tous les banquiers, tous les trusteurs, tous les munitionnaires du monde, seraient impuissants à déchaîner des guerres, si les peuples refusaient de se laisser mobiliser, si les peuples refusaient de se battre ! Les canons et les fusils ne partent pas tout seuls ! Il faut des soldats pour faire la guerre ! Et ces soldats, sur lesquels le capitalisme compte pour son œuvre de profit et de mort, c’est nous ! Aucun pouvoir légal, aucun décret de mobilisation, ne peut rien sans nous, sans notre consentement, sans notre passivité ! Notre sort dépend donc de nous seuls ! Nous sommes les maîtres de notre destin, parce que nous sommes le nombre, parce que nous sommes la force ! »

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