Les derniers jours du paradis
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 978-2-207-11644-9
- Переводчик: Gilles Goullet
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les derniers jours du paradis». Краткое содержание книги:
— Ouais. » Dowd s’essuya la bouche avec sa manche. « Faut croire. »
Comme j’en avais marre du Texas et que je voulais voyager, je me suis retrouvé sur la Route transaméricaine… y en avait des parties toutes neuves, à l’époque, tous ces tunnels et ces ponts pour traverser le bouchon de Darién… je descendais étape par étape vers le sud depuis la région du Canal en faisant des petits boulots, surtout en menuiserie et en électricité, comme j’ai dit. Ou ce qui me tombait sous la main. Je couchais parfois à la dure, mais j’étais jeune, ça ne me gênait pas du moment que je pouvais partir quand j’en avais envie. J’allais juste vers le sud, comme une espèce d’oiseau migrateur.
J’étais à Antofagasta, c’est au Chili, quand j’ai fait la connaissance d’une entreprise néerlandaise qui travaillait dans le désert d’Atacama. Elle construisait et gérait un dépôt logistique pour une mine de cuivre, soi-disant. Elle employait surtout des gens du coin, mais elle s’était arrangée avec les syndicats pour pouvoir engager quelques étrangers, une poignée d’immigrés équatoriens et colombiens et un Américain, moi… Ça plaisait au chef d’équipe que j’aie un diplôme d’électricien américain, qui est plus ou moins ce qui se fait de mieux. Ils nous ont donc envoyés en bus à travers la cordillère de la Costa pour remonter ensuite vers l’Atacama, puis on a pris une de ces vieilles routes qui menaient autrefois aux mines de nitrate jusqu’à un endroit plat où aboutissait un petit bout du ferrocarril… le vrai désert d’altitude, sec comme du verre et avec si peu d’air qu’on voyait la lune pendant la journée.
Au bout de deux mois, on avait quatre bâtiments climatisés en service. Ça ressemblait plus à des entrepôts qu’à autre chose. Et tout était assez mystérieux. Il n’y avait pas de mines de cuivre en vue, pour ce que je pouvais en dire. Le chef d’équipe, un Hollandais, parlait espagnol et un peu allemand, mais il aimait travailler son anglais en discutant avec moi en dehors des heures de boulot, si bien que je lui ai posé la question un jour. Avec un peu de gin derrière la cravate, il était plutôt sympa. Sauf qu’il n’avait pas grand-chose à dire. On lui avait raconté que le site servait d’entrepôt pour des fournitures arrivant par route ou par rail pour la mine… qui était loin à l’est. Et non, il m’a dit, on ne la voyait pas de là, mais la nuit on voyait des fois une lumière, comme un projecteur ou, comment vous appelez ça, un de ces trucs que les cinémas allument, tu vois ce que je veux dire ? Une colonne lumineuse qui monte au-dessus du désert. Quel genre de mine se sert de ce genre de choses ? je lui ai demandé. Mais il n’en savait rien. Ce n’était pas à lui de le savoir.
Nous, je veux dire les travailleurs, on dormait dans des abris provisoires, des dortoirs en contreplaqué avec un toit en toile et le vent comme aération. Certaines nuits, quand je n’arrivais pas à dormir, je sortais essayer de voir la lumière dont m’avait parlé le chef d’équipe. Je l’ai vue une fois, une colonne lumineuse qui montait sur l’horizon, presque invisible. Elle montait tout droit. Ça a duré à peu près trois minutes. Pas vraiment impressionnante, mais elle n’avait rien à faire là.
Bref, je suis resté une fois le chantier terminé. La boîte néerlandaise avait été engagée pour gérer le dépôt qu’elle venait de construire et il lui fallait du monde pour le transport et la sécurité. Comme je n’avais rien de mieux à faire… en plus, si bizarre que ça paraisse, je me plaisais bien, dans ce désert. Du moins au début. J’avais l’impression que le temps passait moins vite. Les grandes villes n’arrêtent pas de vous faire courir, si vous voyez ce que je veux dire. Tandis que, dans le désert, une heure s’écoule sans que rien ne bouge, à part peut-être quelques grains de sable que le vent emporte sur les salares. Les bassins salifères.
Je suis devenu copain avec un type qui s’appelait Bastián, un cariste du sud du pays qui parlait anglais et affirmait avoir une grand-mère qui parlait quechua, ce qui signifiait que dalle pour moi. Un petit gars maigre, mais costaud pour sa taille. Brun. Il avait le sens de l’humour, ça me plaisait. Quand je lui ai parlé de la lumière sur l’horizon, il a souri jusqu’aux oreilles : merde, Eugene, c’est l’alicanto, qu’il a dit.
On était à l’ombre derrière les entrepôts, en train de partager une clope à un endroit où le chef d’équipe ne nous verrait pas. Et c’est quoi, un alicanto ? j’ai demandé.
Un oiseau, qu’il a dit. Il a des ailes métalliques, il vit dans les grottes et il mange de l’or et de l’argent. La nuit, ses ailes s’illuminent de toutes les couleurs.
C’est des conneries, j’ai dit.
Ouais, bien sûr, il a répondu. Ou plutôt, un mythe. Une légende. L’alicanto porte chance aux mineurs. Quand on le suit, on trouve de l’or et de l’argent. Mais il ne faut pas qu’il te voie, sinon il ne te conduit nulle part. Il te laisse mourir dans le désert.
Je ne suis pas mineur, j’ai dit. Et je ne crois pas à cette connerie d’alicanto.
Pas de problème. Moi, je ne crois pas à ta lumière.
Je lui ai donc promis que la prochaine fois que je la verrai, je le réveillerai pour la lui montrer.
Mais on s’est mis à avoir pas mal de boulot, peu de temps après. De grosses expéditions. Ça se passait comme ça : les marchandises arrivaient en camion du terminal ferroviaire. Il y avait de la nourriture, mais c’était surtout du matériel. De l’électronique, genre circuits intégrés, transformateurs, générateurs de micro-ondes. Et des gros trucs. Des machines à travailler le métal. Des pièces détachées en aluminium. Des tubes et des tuyaux. Des caisses remplies de carbure de silicium en poudre, d’après le manifeste. De l’hydrogène sous pression. Des miroirs, d’énormes miroirs. Du graphite. C’était quoi ce bordel ? Je ne suis pas spécialiste, mais depuis quand une mine de cuivre a besoin de miroirs et de graphite ?
Et puis c’était un peu bizarre : les cargaisons arrivaient du ferrocarril et les caisses restaient deux ou trois jours dans notre dépôt, puis tout un escadron de camions arrivait de l’est et on chargeait les caisses dedans. Ça ne rimait à rien. Pourquoi ne pas les livrer directement à la mine ? En plus, les conducteurs de ces camions, des mineurs de cuivre, soi-disant, ne nous parlaient jamais. Ils hochaient la tête si on leur disait bonjour, mais ils ne s’intéressaient qu’à leurs manifestes. Très peu sociables. Ils ne sortaient même jamais fumer derrière… aucun d’eux ne fumait. Des types en chemise blanche et en jean, aussi propres sur eux que ces connards de mormons. Les yeux toujours fixés sur leur planchette à pince.
J’ai fini par me dire qu’on était là pour servir de cordon sanitaire à leur opération. Vous voyez ce que je veux dire ? Pour que personne de l’extérieur n’arrive à voir la mine un jour. Ce qu’ils y faisaient restait toujours hors de vue, derrière l’horizon. Personne d’autre que nous n’était autorisé à se trouver aussi près… et nous, on ne voyait rien d’autre que ces types dans leurs camions banalisés.
Ça m’a rendu curieux.
Bastián, moins. C’était juste un boulot, pour lui, il se foutait complètement du fonctionnement de la mine. Du moins jusqu’à ce qu’une nuit, une de ces nuits sans le moindre souffle de vent, je me réveille, il devait être trois ou quatre heures du matin, et comme je n’arrivais plus à dormir, je suis sorti du dortoir respirer un peu, il faisait froid comme toujours la nuit dans l’Atacama, même en été, et la lumière brillait à nouveau, on aurait dit une chandelle sur l’horizon. Je suis donc allé réveiller Bastián. Là, je lui ai dit. Tu vois ? Le voilà, ton foutu alicanto.