tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
Michel, soucieux de juger les ingénieurs avec équité, lisait des livres scientifiques, se noyait dans des études sur les rails à patins et les rails à champignon, calculait des surélèvements pour les virages, s’intéressait aux mérites comparés du chêne, du hêtre ou du pin pour les traverses, et de la pierraille, de la brique concassée ou des scories pour le ballast, se fatiguait les yeux sur des graphiques, et, la nuit, faisait des cauchemars peuplés d’éclisses, de vignoles, de tunnels sans fin et de déraillements spectaculaires. Tout autre que lui eût abandonné ces questions aux spécialistes pour se réserver exclusivement la connaissance des problèmes financiers posés par l’entreprise. Mais Michel était trop consciencieux pour prétendre diriger une affaire sans en avoir approfondi les conditions techniques. Au reste, les tourments que lui causait la gérance de la Compagnie ne se bornaient pas à des controverses sur des thèmes mécaniques, géologiques et contentieux. Trois administrations se partageaient la direction des chemins de fer. Le Contrôle de l’Empire inspectait la comptabilité des recettes et des dépenses. Le ministère des Voies et Communications supervisait l’exécution des travaux proprement dits. Le ministère des Finances examinait les tarifs, réalisait les emprunts, accordait les crédits, étudiait les développements ultérieurs du réseau ferré. Des flots de correspondance s’échangeaient entre la Compagnie et les institutions d’État. Pour la moindre question, il fallait déterminer une marche à suivre. À quelle porte frapper ? Quelle main graisser ? Au Contrôle de l’Empire, existait un « département spécial de la comptabilité des chemins de fer ». Mais, pour le moindre objet, près le ministère des Finances, fonctionnaient : le « Conseil des Affaires de Tarif », le « Comité des Tarifs », le « Département des Affaires de Chemin de fer » et la « Commission des Voies ferrées nouvelles ». Au ministère des Voies et Communications, les papiers naviguaient entre la « Direction de la Construction des lignes ferrées » et la « Direction des Voies ferrées ouvertes à l’exploitation », ces directions étant elles-mêmes entourées du « Conseil des Affaires de Chemin de fer », du « Conseil des ingénieurs », de la « Section de statistique et de cartographie » et de la « Section de l’aliénation des biens ». De fonctionnaire en fonctionnaire, les dossiers traînaient, s’éparpillaient, s’égaraient. Michel, habitué au monde du commerce, où les menaces de la concurrence incitent les parties à traiter leurs affaires avec célérité, supportait mal les mœurs de l’administration. Comment la Russie, si vaste, si riche, pouvait-elle vivre et prospérer, s’il fallait des mois pour obtenir que l’agent compétent apposât sa signature sur l’autorisation d’exproprier un champ de navets appartenant à quelque cosaque, qui, d’ailleurs, négligeait de le cultiver ?
À plusieurs reprises, Michel avait fait des visites personnelles aux ministres, à Saint-Pétersbourg. Et, toujours, il en était revenu fier et malheureux à la fois. Fier d’avoir pu exposer ses idées à un haut fonctionnaire jouissant de la confiance impériale, et qui ne lui avait pas ménagé les compliments et les promesses. Malheureux d’avoir senti, derrière cet homme courtois, un monument de paperasse et de poussière, inébranlable… « Il faut patienter… L’affaire est à l’étude… Elle viendra à ma signature selon son tour d’inscription… » Le lendemain, Michel envoyait quelques enveloppes à des employés subalternes du ministère, et le dossier, sorti du rang, atterrissait sur le bureau du ministre.
Un jour qu’il était en audience chez le ministre des Finances, celui-ci lui avait dit, en le regardant droit dans les yeux, avec amitié :
— Vous êtes un idéaliste, monsieur Danoff. Vous voulez triompher vite et bien, parce que votre cause vous semble juste. Il faut compter avec le poids de ce pays. C’est si lourd la Russie, si difficile à remuer, à assainir, à diriger… J’étais comme vous, autrefois. J’ai changé. Vous changerez aussi. Vous deviendrez patient, sceptique, indulgent, un peu désabusé peut-être.
Michel était rentré à Moscou, découragé et las. Tania se plaignait de sa mine soucieuse. Il travaillait trop. Même à la maison, le soir, il lui arrivait de compulser un dossier, d’annoter un livre de mécanique.
— Tu es ridicule à force de probité, disait Tania. Qui te saura gré de ton zèle ? Pour l’affaire Danoff, passe encore. Mais pour les chemins de fer !… Est-ce que tu gagneras plus d’argent parce que tu auras veillé quelques nuits sur des bouquins auxquels tu n’entends rien ?
Michel répondait tristement :
— Il ne s’agit pas d’argent, Tania… C’est pour moi une satisfaction personnelle… Je veux avoir ces messieurs du Conseil et ces messieurs des bureaux techniques bien en main… Je veux qu’ils sentent un chef au-dessus d’eux… Si je ne comprends pas le fond de leur dispute, comment pourrai-je les départager ?… Et puis, ce chemin de fer est une entreprise d’intérêt national… Je sers un peu mon pays… Cela me fait du bien. Le ministre m’a dit des choses très flatteuses…
Tania haussait les épaules :
— Aujourd’hui, il est ministre, demain il ne sera rien.
Au début de décembre, une dispute éclata entre Tania et Michel. Après le déjeuner, comme Michel s’apprêtait à retourner au bureau, Tania lui annonça qu’elle avait pris des places au théâtre pour une représentation du Grillon du Foyer. Michel refusa de l’accompagner, parce qu’il avait une réunion du Conseil le lendemain matin et qu’il voulait employer sa soirée à étudier des rapports. Tania se dressa d’un bond et renversa par mégarde une tasse de café sur le napperon de dentelle.
— Parfait, s’écria-t-elle. En somme, le bureau ne te suffit plus. Je me demande si j’existe encore, si les enfants existent encore pour toi ?
— Pour qui travaillerais-je, ma chérie, dit Michel, si ce n’était pour toi et pour les enfants ?
Tania eut un sourire ironique :
— Tu ne travailles ni pour moi ni pour les enfants, Michel. Tu travailles pour ton propre plaisir. Et ton égoïsme est tel que tu n’hésites pas à me priver des rares instants d’intimité que je suis en droit d’exiger. Je ne te vois qu’à la dérobée. Nos dîners en tête à tête sont de plus en plus rares. Nos soirées, tu les passes à compulser des paperasses. Et, quand tu ne travailles pas, tu as l’air si absorbé, que je te sens étranger à tout ce qui me concerne.
— Je suis absorbé, c’est exact, dit Michel avec douceur. Les affaires que je mène ne sont pas faciles. Tu devrais le comprendre et m’aider un peu…