L'Homme aux cercles bleus
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #1
- Год: 1996
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878580761
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
— Je n’ai rien vu d’assez précis pour vous, malheureusement. Au début, il y a deux ou trois mois, il est arrivé qu’une femme me suive. A l’époque, c’était bien avant le premier meurtre, ça ne m’a pas soucié. Mais je la trouvais pourtant étrange, sympathique aussi. J’avais l’impression qu’elle m’encourageait, de loin. D’abord je me suis méfié d’elle, mais plus tard j’aimais voir qu’elle était là. Mais que vous dire d’elle ? Je crois qu’elle était très brune, assez grande, belle semblait-il, et plus toute jeune. Ça me serait impossible de donner plus de détails, mais c’était une femme, j’en suis persuadé.
— Oui, dit Danglard, nous la connaissons. Combien de fois l’avez-vous vue ?
— Plus d’une dizaine de fois.
— Et depuis le premier meurtre ?
Le Nermord hésita, comme répugnant à évoquer ce souvenir.
— Oui, dit-il, deux fois j’ai vu quelqu’un, mais ce n’était plus la femme brune. C’était quelqu’un d’autre. Comme j’avais peur, je me retournais à peine et je filais sitôt mon cercle fait. Je n’avais pas le courage d’aller jusqu’au bout de mon projet, c’est-à-dire de me retourner et de lui courir après pour voir son visage. C’était… une silhouette petite. Un être bizarre, inqualifiable, ni homme ni femme. Vous voyez, je ne sais rien.
— Pourquoi aviez-vous toujours une sacoche sur vous ? intervint Adamsberg.
— Ma sacoche, dit Le Nermord, avec mes papiers. Après mes cercles, je filais aussi vite que possible en métro. Et j’étais si nerveux que j’avais besoin de lire, de me replonger dans mes notes, de me retrouver professeur. Je ne sais pas comment m’expliquer mieux. Qu’est-ce que vous allez faire avec moi maintenant ?
— Il est probable que vous serez libre, dit Adamsberg. Le juge d’instruction ne risquera pas une erreur judiciaire.
— Évidemment, dit Danglard. Tout est changé à présent.
Le Nermord allait mieux. Il demanda une cigarette et la vida dans sa pipe.
— C’est une simple formalité, mais je souhaiterais malgré tout visiter votre domicile, dit Adamsberg.
Danglard qui n’avait jamais vu Adamsberg prendre du temps à exécuter les simples formalités le regarda sans comprendre.
— Faites comme vous voulez, dit Le Nermord. Mais vous cherchez quoi ? Je vous ai dit que j’apporterais toutes les preuves.
— Je le sais bien. Je vous fais confiance. Mais je ne cherche pas quelque chose de palpable. En attendant, il faudrait que vous repreniez tout ça avec Danglard, pour votre déposition.
— Soyez honnête, commissaire. En tant qu’« homme aux cercles », je risque quoi ?
— À mon avis pas grand-chose, dit Adamsberg. Il n’y a pas eu tapage nocturne ni atteinte à la tranquillité publique au sens strict du terme. Que vous ayez suscité chez un autre l’idée du meurtre ne vous regarde pas. On n’est pas toujours responsable des idées qu’on donne aux autres. Votre manie a causé trois morts, mais ce n’est pas de votre faute.
— Je ne l’aurais pas imaginé. Je suis désolé, murmura Le Nermord.
Adamsberg sortit sans dire un mot et Danglard lui en voulut de ne pas avoir donné à l’homme un peu plus d’humanité. Il avait pourtant vu le commissaire déployer ses registres de séduction pour s’aliéner la sympathie d’inconnus et même d’imbéciles. Et aujourd’hui, il n’avait pas cédé la moindre miette d’humanité pour le vieux.
Le lendemain matin, Adamsberg demanda à voir Le Nermord encore une fois. Danglard était renfrogné. Il n’aurait plus voulu qu’on touche au vieux. Et Adamsberg choisissait la dernière minute pour le convoquer, alors qu’il n’était qu’à peine intervenu pendant les jours précédents.
Le Nermord fut donc à nouveau appelé. Il entra timidement dans le commissariat, un peu vacillant encore, et pâle. Danglard l’observait.
— Il a changé, souffla-t-il à Adamsberg.
— Je n’en sais rien, répondit Adamsberg.
Le Nermord s’assit sur le bout des fesses et demanda à fumer sa pipe.
— J’ai réfléchi cette nuit, dit-il en fouillant ses poches à la recherche d’allumettes. Toute la nuit même. Et maintenant je m’en fiche que tout le monde sache la vérité sur moi. J’accepte tel qu’il est mon lamentable personnage d’homme aux cercles, comme m’appelle la presse. Au début, quand j’ai commencé, j’avais l’impression de détenir avec ça un grand pouvoir. En réalité, je suppose que j’étais vaniteux et grotesque. Et puis tout s’est gâté. Il y a eu ces deux meurtres. Et ma Delphie. À quoi bon espérer me cacher tout ça ? A quoi bon essayer en le dissimulant aux autres de rafistoler un avenir que j’ai de toute façon gâché, massacré ? Non. J’ai été l’homme aux cercles. Tant pis pour moi. À cause de ça, à cause de mes « frustrations », puisque c’est le mot de Vercors-Laury, il y a eu trois morts. Et Delphie.
Il posa sa tête dans ses mains, et Danglard et Adamsberg attendirent en silence, sans se regarder. Et puis le vieux Le Nermord se frotta les yeux d’un coup de manche de son imperméable, comme un vagabond, comme s’il abandonnait tout le prestige qu’il avait mis des années à constituer.
— Donc, inutile que je vous supplie de mentir à la presse, reprit-il avec effort. J’ai l’impression qu’il vaut mieux que j’essaie d’avaler ce que je suis et ce que j’ai fait, plutôt que de brandir cette satanée sacoche de professeur pour m’abriter. Mais comme je suis lâche tout de même, je préfère quitter Paris, maintenant que tout va se savoir. Vous comprenez, je croise trop de visages connus dans les rues. Si vous m’en donniez l’autorisation, j’aimerais m’exiler dans ma campagne. J’ai horreur de la campagne. J’avais acheté la maison pour Delphie. Elle me servira de refuge.
Le Nermord guetta leur réponse, caressant sa joue avec le fourneau de sa pipe, l’expression inquiète et malheureuse.
— Vous en avez tout à fait le droit, dit Adamsberg. Laissez-moi votre adresse, c’est tout ce que je vous demanderai.
— Merci. Je pense pouvoir m’y installer dans une quinzaine de jours. Je brade tout. Byzance, c’est terminé.
Adamsberg laissa passer un nouveau silence avant de demander :
— Vous n’avez pas de diabète, je crois ?
— C’est une drôle de question, commissaire. Non, je n’ai pas de diabète. Est-ce que c’est… important pour vous ?
— Assez. Je vais vous ennuyer une dernière fois, mais pour une bêtise. Mais cette bêtise cherche vainement son explication et j’espère que vous allez m’aider. Tous les témoins qui vous ont aperçu ont parlé d’une odeur dans votre sillage. Odeur de pomme pourrie pour les uns, de vinaigre ou de liqueur pour les autres. J’ai d’abord cru que vous souffriez de diabète, ce qui donne aux malades, vous le savez peut-être, une légère odeur de fermentation. Mais ce n’est pas votre cas. Pour moi, vous ne sentez que le tabac blond. Alors j’ai pensé que cette odeur venait sans doute de vos habits, ou d’un placard à habits. Je me suis permis hier, chez vous, de respirer toutes les penderies, les armoires, les coffres, les commodes, et tous les vêtements. Rien. Odeurs de vieux bois, odeurs de teinturerie, odeurs de pipes, de livres, de craie même, mais rien d’acide, rien de fermenté. Je suis déçu.
— Qu’est-ce que je dois vous dire ? demanda Le Nermord, un peu ahuri. Quelle est votre question au juste ?
— Comment l’expliquez-vous, vous ?
— Mais je ne sais pas ! Je ne me suis jamais rendu compte de cette odeur. C’est même assez humiliant d’apprendre ça.
— J’ai peut-être une explication. C’est que l’odeur vient d’ailleurs, d’un placard qui se trouve ailleurs que chez vous, et où vous entreposiez vos habits d’homme aux cercles.