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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— Non. Il y a quelque chose qui cloche.

— Qu’est-ce qu’il faut comprendre ?

— C’est ce que j’essaie de savoir.

Découragé, Danglard se leva, en trois mouvements pesants, le torse, les fesses, les jambes, et fit le tour de la pièce.

— J’aimerais essayer de savoir ce que vous essayez de savoir, dit-il.

— Au fait, Danglard, le labo peut reprendre la revue de mode. J’ai terminé.

— Terminé quoi ?

Danglard voulait regagner son bureau, anxieux par avance de cette discussion qui n’allait mener à rien, mais il ne pouvait s’empêcher de suspecter Adamsberg de tourner dans sa tête des pensées, sinon des hypothèses, qui drainaient sa curiosité. Même s’il suspectait que ces pensées étaient encore peu disponibles pour Adamsberg lui-même.

Adamsberg regardait à nouveau le calepin.

— La revue de mode, dit-il, comportait un article signé Delphine Vitruel. C’est le nom de jeune fille de Delphine Le Nermord, si vous préférez. La directrice de rédaction m’a appris qu’elle collaborait régulièrement à leur journal, leur livrant presque une fois par mois des articles sur l’air du temps, les fluctuations des modes, l’engouement pour les robes à vertugadin ou les coutures des bas.

— Et ça vous a intéressé ?

— Énormément. J’ai lu toute la collection. Ça m’a pris pas mal de temps. Et puis la pomme pourrie. Je commence à comprendre des choses.

Danglard secouait la tête.

— Et puis quoi, la pomme pourrie ? demanda-t-il. On ne va pas reprocher à Le Nermord d’avoir sué la peur ! Pourquoi penser encore à lui, bon sang ?

— Tout ce qui est petit et cruel me préoccupe. Vous avez trop écouté Mathilde. Vous défendez l’homme aux cercles à présent.

— Je ne fais rien de ce genre. Simplement je m’occupe de Clémence et je le laisse tranquille.

— Moi aussi je m’occupe de Clémence, que de Clémence. Mais ça ne change rien au fait que Le Nermord est vil.

— Commissaire, il faut être économe de son mépris en raison du grand nombre de nécessiteux. Et ce n’est pas moi qui parle.

— Qui d’autre ?

— Chateaubriand.

— Encore… Mais qu’est-ce qu’il vous a fait ?

— Sûrement du mal. Mais passons. Sincèrement, commissaire, est-ce que l’homme aux cercles mérite tant de hargne ? C’est tout de même un grand historien.

— À voir.

— J’abandonne, dit Danglard en se rasseyant. À chacun ses obsessions. Moi, c’est Clémence que j’ai dans le crâne. Je dois la trouver. Elle est quelque part et je la dénicherai. C’est obligatoire. C’est logique.

— Mais, dit Adamsberg en souriant, une logique sotte est le démon des esprits faibles. Et ce n’est pas moi qui parle.

— Et qui parle ?

— C’est ma différence avec vous : je ne sais pas qui a dit ça. Mais j’aime bien cette phrase, elle m’arrange, vous comprenez. Je suis si peu logique. Je vais marcher Danglard, j’en ai besoin.

*

Adamsberg marcha jusqu’au soir. C’était l’unique façon qu’il avait trouvée pour faire le tri dans ses pensées. Comme si grâce au mouvement de la marche, les pensées se trouvaient ballottées comme des particules dans un liquide. Si bien que les plus lourdes tombaient au fond et que les plus fines restaient en surface. Au bout du compte, il n’en tirait pas de conclusion définitive, mais un tableau décanté de ses idées, organisées par ordre de gravité. Au premier plan venaient onduler des choses comme le pauvre vieux Le Nermord, son adieu à Byzance, le tuyau de sa pipe contre ses incisives, même pas jaunies par le tabac. Un dentier. Et puis la pomme pourrie, Clémence la meurtrière, disparaissant avec son béret noir, ses blouses nylon, ses yeux bordés de rouge.

Il se figea. Là-bas, une jeune femme interpellait un taxi. Il était tard déjà, il discernait mal, il courut. Et puis ce fut trop tard et peine perdue, le taxi partit. Il resta là, sur le bord du trottoir, respirant vite. Pourquoi est-ce qu’il avait couru ? Ça aurait été bien de voir Camille monter dans un taxi sans courir pour autant. Sans même songer à la rattraper.

Il serra ses mains dans les poches de sa veste. Un peu d’émotion. Normal.

Normal. Inutile d’en faire une histoire. Voir Camille, être surpris, courir, c’est normal d’être un peu ému. C’est la surprise. Ou c’est la vitesse. Les mains de n’importe qui trembleraient exactement de la même manière.

Était-ce bien elle d’ailleurs ? Probable que non. Elle vit au bout du monde. Il faut qu’elle soit au bout du monde, c’est indispensable. Mais le profil, le corps, la manière de tenir la vitre à deux mains pour parler au chauffeur ? Et alors ? Rien d’exceptionnel. Camille est à l’autre bout du monde. Il n’y a pas à en discuter, donc il n’y a plus de raison de s’en faire pour cette fille et ce taxi.

Et si c’était Camille ? Eh bien si c’était Camille, il l’avait ratée. C’est tout. Et elle prenait un taxi pour repartir au bout du monde. Donc inutile de réfléchir, il n’y avait rien de changé. La nuit sur Camille, toujours. Apparition. Disparition.

Il continua son chemin, calmé, en scandant vaguement ces deux mots. Il voulut s’endormir vite pour oublier la pipe du vieux Le Nermord, le béret de Clémence, les cheveux emmêlés de la petite chérie.

Et c’est ce qu’il fit.

*

La semaine qui suivit n’apporta aucune nouvelle de Clémence. Danglard déclinait dans une somnolence éthylique dès trois heures de l’après-midi, qu’il interrompait par quelques explosions verbales d’impuissance. Des dizaines de personnes avaient signalé la tueuse en France. Matin après matin, Danglard apportait sur le bureau d’Adamsberg les rapports négatifs des recherches effectuées.

— Rapport de l’enquête à Montauban. C’est encore raté, disait Danglard.

Et Adamsberg levait la tête pour répondre : « Très bien. C’est parfait. » Pire encore, Danglard croyait qu’il ne lisait même pas les rapports. Le soir, ils étaient à l’endroit où il les avait déposés le matin. Alors il les reprenait pour les classer dans le dossier Clémence Valmont.

Danglard ne pouvait s’empêcher de compter. Ça faisait vingt-sept jours que Clémence Valmont avait disparu. Souvent, Mathilde appelait Adamsberg pour avoir des nouvelles de la musaraigne. Danglard l’entendait répondre : « Il n’y a rien. Non, je n’abandonne pas, qu’est-ce qui vous le fait croire ? J’attends des petits renseignements. Rien ne presse à présent. »

Rien ne presse. Le maître mot d’Adamsberg. Danglard en était à bout de nerfs, alors que Castreau, très modifié, semblait prendre les choses de la vie avec une tolérance inusitée.

Et puis Reyer était venu plusieurs fois sur la demande d’Adamsberg. Danglard le trouvait moins âpre qu’avant. Il se demandait si c’était parce qu’il connaissait bien le commissariat à présent, qu’il pouvait longer plus à l’aise les murs en se guidant du bout des doigts, ou si la découverte de la tueuse avait dénoué ses inquiétudes. Ce que Danglard ne voulait à aucun prix, c’était imaginer que l’aveugle beau était moins âpre parce que Mathilde lui aurait ouvert son lit. Pas question de ça. Mais comment savoir ? Il avait assisté au début de son entretien avec le commissaire.

— Vous, disait Adamsberg, comme vous ne voyez plus, vous voyez autrement. Ce que j’aimerais, c’est que vous me parliez de Clémence Valmont autant d’heures que possible, que vous me décriviez toutes les impressions qu’elle a faites à votre ouïe, toutes les sensations qu’a produites sa présence, tous les détails que vous avez pu deviner à l’approcher, à l’entendre, à la ressentir. Plus j’en saurai sur elle, mieux je m’en sortirai. Et vous, Reyer, vous êtes avec Mathilde celui qui l’avez le plus connue. Et surtout vous connaissez les choses de l’infravisible. Tout ce qu’on laisse de côté parce que notre œil prend une image rapide qui suffit à nous satisfaire.

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