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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— Non, c’est tout près au contraire. Delphie habitait boulevard du Montparnasse, à côté de Port-Royal. Il faut vous en dire plus ?

— S’il vous plaît.

— Ça fait presque deux ans que Delphie m’a quitté pour vivre chez son amant. C’est un type insignifiant, un niais, mais vous ne me croirez pas si c’est moi qui le dis. Vous jugerez vous-même si vous le voyez. C’est malheureux, c’est tout ce que je peux dire. Alors moi… je vis là-dedans, dans cette grande baraque… seul. Comme un con, acheva-t-il avec un geste circulaire.

Il sembla à l’oreille de Danglard que sa voix s’effritait un peu.

— Malgré tout, vous la voyiez toujours ?

— Difficile de m’en passer, répondit Le Nermord.

— Vous étiez jaloux ? demanda Danglard sans finesse particulière.

Le Nermord haussa les épaules.

— Qu’est-ce que vous voulez, monsieur, on s’habitue. Ça fait douze ans que Delphie me trompe à droite et à gauche. On écume toujours ; mais on baisse les bras. À la fin, on ne sait plus si c’est l’amour-propre ou l’amour qui se met en rage, et puis les rages s’espacent et puis on finit par déjeuner ensemble, bien gentiment, bien tristement. Vous connaissez tout ça par cœur, messieurs, on ne va pas en écrire un livre, n’est-ce pas ? Delphie n’était pas meilleure qu’une autre et moi pas plus courageux qu’un autre. Je ne voulais pas la perdre tout à fait. Alors autant la prendre comme elle devenait. J’avoue que le dernier amant, le niais, a eu du mal à passer. Comme un fait exprès, c’est pour le plus insipide de tous qu’elle s’est enflammée et a décidé de déménager.

Il leva les bras et les laissa retomber sur ses cuisses.

— Voilà, dit-il, ça suffit comme ça. Et puis c’est terminé maintenant.

Il serra les paupières et rechargea sa pipe de tabac blond.

— Il faudrait nous détailler votre emploi du temps de ce soir. C’est indispensable, dit Danglard, toujours avec la même simplicité.

Le Nermord les regarda tour à tour.

— Je ne comprends pas. Ce n’est pas ce maniaque qui a ?…

— On n’en sait rien, dit Danglard.

— Non, non, messieurs, vous vous trompez. Ce que je gagne à la mort de ma femme, c’est du vide, de la désolation. Et puis, puisque vous vous y intéresserez à coup sûr, l’essentiel de son argent — elle en avait beaucoup —, et même cette maison, doivent aller à sa sœur. Delphie avait décidé les choses comme ça. Sa sœur a toujours été sur la corde raide.

— Il n’empêche, recommença Danglard, il nous faut votre emploi du temps. S’il vous plaît.

— Comme vous l’avez vu, la porte de l’immeuble est à interphone. Il n’y a pas de gardien. Qui pourra vous dire si j’ai menti ou non ? Enfin… Jusqu’à onze heures à peu près, j’ai organisé le programme de mes cours pour l’an prochain. Voyez, c’est là, en pile sur la table. Et je me suis couché, et j’ai lu, et j’ai dormi jusqu’à votre coup de sonnette. C’est incontrôlable.

— C’est désolant, dit Danglard.

Adamsberg le laissait mener l’entretien maintenant. Danglard était plus fort que lui pour les questions classiques et désagréables. Pendant ce temps-là, il ne quittait pas de l’œil Le Nermord, assis en face de lui.

— Je comprends, dit Le Nermord en caressant son front avec le fourneau tiède de sa pipe, avec beaucoup de détresse dans ce geste. Je comprends. Le mari trompé, humilié, le nouvel amant susceptible de m’arracher ma femme… Je comprends vos mécanismes. Mon Dieu… Mais est-ce que vous devez toujours être aussi simples ? Est-ce que vous ne pouvez pas penser autrement ? Penser plus compliqué ?

— Si, dit Danglard. Ça nous arrive. Mais c’est vrai que votre position est délicate.

— C’est vrai, reconnut Le Nermord. Mais j’espère pour moi que vous ne commettrez pas d’erreur de jugement. Je suppose donc qu’on va être appelés à se revoir ?

— Lundi ? proposa Adamsberg.

— Va pour lundi. Et je suppose aussi qu’il n’y a rien que je puisse faire pour Delphie. Elle est entre vos mains ?

— Oui, monsieur. Nous sommes désolés.

— Vous allez l’autopsier ?

— Nous sommes désolés.

Danglard laissa passer une minute. Il laissait toujours passer une minute après avoir parlé des autopsies.

— Pour l’entretien de lundi, reprit-il, réfléchissez à vos soirées du mercredi 19 juin et du jeudi 27 juin. Ce sont les nuits des deux précédents meurtres. On vous posera la question. À moins que vous ne puissiez nous répondre dès maintenant.

— Pas besoin de réfléchir, répondit Le Nermord. C’est simple et triste : je ne sors jamais. Je passe toutes mes soirées à écrire. Personne n’habite plus dans ma maison pour vous le confirmer et j’ai peu de contacts avec mes voisins.

Tout le monde se mit à hocher la tête, on ne sait pas pourquoi. Il y a des moments comme ça où tout le monde hoche la tête.

C’était fini pour cette nuit. Adamsberg, qui voyait la fatigue sur les paupières du byzantiniste, donna le mouvement de départ en se levant avec douceur.

*

Danglard sortit de chez lui le lendemain avec un livre de Le Nermord sous le bras, Idéologie et société sous Justinien, paru onze ans plus tôt. Mais c’est tout ce qu’il avait trouvé dans sa bibliothèque. Au dos du volume, il y avait une courte biographie flatteuse, accompagnée d’une photographie de l’auteur.

Le Nermord souriait, plus jeune, aussi vilain de traits, mais sans particularité, sinon des dents régulières. Hier, Danglard avait remarqué qu’il avait ce tic des fumeurs de pipe de faire taper le tuyau contre ses dents. Observation banale, aurait dit Charles Reyer.

Adamsberg n’était pas là. Il avait déjà dû se rendre chez l’amant. Danglard posa le livre sur le bureau du commissaire, conscient qu’il espérait l’impressionner par le contenu de sa bibliothèque personnelle. Et c’était vain puisqu’il savait à présent que peu de choses impressionnaient Adamsberg. Tant pis.

Danglard n’avait qu’une idée en tête ce matin : savoir ce qui s’était passé dans la maison de Mathilde au cours de la nuit. Margellon, qui tenait bien le coup pendant les gardes, l’attendait pour faire son rapport avant d’aller se coucher.

— Il y a eu des allées et venues, dit Margellon. Je suis resté en planque devant la maison jusqu’à sept heures trente ce matin comme convenu. La Dame de la mer n’est pas sortie. Elle a éteint la lumière de son salon, je suppose, vers minuit et demi, et celle de sa chambre une demi-heure plus tard. Mais la vieille Valmont, elle est rentrée titubante à trois heures cinq. Elle puait l’alcool, c’était toute une histoire. Je lui ai demandé ce qui était arrivé et elle a chialé. Pas marrante, la vieille. Quelle plaie ! Enfin, à ce que j’ai compris, elle avait attendu un fiancé toute la soirée dans une brasserie. Le fiancé ne venait pas, elle a bu pour se fortifier, et elle s’est endormie sur la table. Le patron l’a réveillée pour la foutre dehors. Je crois qu’elle avait honte, mais elle était trop saoule pour s’empêcher de tout raconter. Je n’ai pas pu apprendre le nom de la brasserie. C’était déjà difficile de trouver un fil conducteur dans cette bouillie. Enfin elle me répugnait un peu. Je l’ai tenue par le bras jusque devant sa porte et je l’ai laissée se démerder. Et puis ce matin, elle est ressortie avec une petite valise. Elle m’a reconnu, sans marquer aucune surprise. Elle m’a expliqué qu’elle en avait « soupé des petites annonces » et qu’elle partait trois ou quatre jours dans le Berry chez une copine couturière. La couture, il n’y a rien de tel, elle a ajouté.

— Et Reyer ? Il a bougé ?

— Reyer a bougé. Il est sorti très bien habillé vers onze heures du soir, et il est rentré aussi chic qu’il était parti, en faisant cliqueter sa canne, à une heure trente du matin. Je pouvais poser des questions à Clémence, qui ne me connaissait pas, mais à Reyer, impossible. Il connaît ma voix. Je suis donc resté en planque et j’ai noté ses heures. De toute façon, ça lui aurait été difficile de me repérer, pas vrai ?

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