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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— Mes habits d’homme aux cercles ? Mais je n’avais pas de tenue spéciale ! Je n’ai pas poussé le ridicule jusqu’à me faire un costume de circonstance ! Mais non, commissaire. D’ailleurs, vos témoins ont dû aussi vous dire que j’étais habillé de manière ordinaire, comme aujourd’hui. Je porte à peu près toujours les mêmes habits : un pantalon de flanelle, une chemise blanche, une veste à chevrons, et un imperméable. Je ne m’habille presque jamais autrement. Quel intérêt aurais-je eu, en sortant de chez moi en veste à chevrons, à me rendre « ailleurs » pour enfiler une autre veste à chevrons, et sentant mauvais en plus ?

— C’est ce que je me demande.

Le Nermord avait à nouveau une expression pitoyable et Danglard en voulut une fois de plus à Adamsberg. Tout compte fait, le commissaire n’était pas si mauvais que ça pour la torture.

— J’aimerais vous aider, chevrota presque Le Nermord, mais là, vous m’en demandez trop. Je suis incapable de comprendre cette histoire d’odeur et pourquoi c’est intéressant.

— Si ça se trouve, ce n’est pas intéressant.

— C’est possible après tout que dans la fièvre de l’action, car ces cercles me donnaient beaucoup d’émotion, j’aie pu émettre une sorte « d’odeur de peur ». C’est possible après tout. Il paraît que ça existe. Quand je me retrouvais ensuite dans le métro, j’étais trempé de sueur.

— Ce n’est pas grave, dit Adamsberg en griffonnant à même la table, oubliez ça. Il m’arrive d’avoir des idées fixes et saugrenues. Je vais vous laisser aller, monsieur Le Nermord. J’espère que vous trouverez de la paix dans votre campagne. Des fois, on en trouve.

De la paix à la campagne ! Agacé, Danglard expira avec bruit. Tout l’agaçait de toute façon ce matin chez le commissaire, ses méandres dénués de sens, ses interrogations inutiles, ses banalités enfin. Il eut envie dès maintenant d’un coup de vin blanc. Trop tôt. Beaucoup trop tôt, retiens-toi, bon Dieu.

Le Nermord leur fit un tragique sourire et Danglard essaya de lui donner du réconfort en lui serrant très fort la main. Mais la main de Le Nermord resta inconsistante. Il est perdu, pensa Danglard.

Adamsberg se leva pour regarder Le Nermord s’éloigner dans le couloir, avec sa sacoche noire, le dos peu droit, plus maigre que jamais.

— Pauvre type, dit Danglard, il est foutu.

— J’aurais préféré qu’il ait du diabète, dit Adamsberg.

*

Adamsberg passa la fin de la matinée à lire Idéologie et société sous Justinien. Danglard, presque aussi épuisé que sa victime par sa joute avec l’homme aux cercles, aurait voulu qu’Adamsberg cesse enfin d’y penser et reprenne l’enquête d’une autre manière. Il se sentait si saturé d’Augustin-Louis Le Nermord que pour rien au monde il n’aurait pu lire une ligne de lui. Il aurait eu l’impression à chaque mot de voir se pencher vers lui les traits confus et le regard fixe et bleu sale du byzantiniste, venant lui reprocher son acharnement.

Danglard vint le retrouver vers une heure. Adamsberg était toujours dans sa lecture. Il se rappela que le commissaire avait expliqué qu’il lisait tous les mots les uns après les autres. Adamsberg ne leva pas la tête mais il entendit Danglard entrer.

— Vous vous rappelez la revue de mode qui se trouvait dans le sac de Mme Le Nermord, Danglard ?

— Celle que vous avez feuilletée dans le camion ? Elle doit être encore au labo.

Adamsberg appela et demanda qu’on lui descende la revue si on en avait terminé avec.

— Qu’est-ce qui vous chiffonne ? lui demanda Danglard.

— Je ne sais pas. Il y a au moins trois choses qui me chiffonnent, l’odeur de pomme pourrie, le bon docteur Gérard Pontieux, et cette revue de mode.

Adamsberg rappela Danglard un peu plus tard. Il tenait une petite feuille à la main.

— Ce sont des horaires de train, dit Adamsberg. Il y en a un qui part dans cinquante-cinq minutes pour Marcilly, le pays natal du bon docteur Pontieux.

— Mais qu’est-ce que vous lui voulez au docteur ?

— Je lui en veux qu’il soit un homme.

— Encore cette histoire ?

— Je vous l’ai dit, Danglard, je suis lent. Est-ce que vous pensez pouvoir prendre ce train ?

— Aujourd’hui ?

— S’il vous plaît. Je veux tout savoir sur le bon docteur. Vous trouverez là-bas des gens qui l’ont connu jeune avant qu’il ne parte monter son cabinet à Paris. Interrogez-les. Je veux savoir. Tout. Quelque chose nous a échappé.

— Mais comment voulez-vous que j’interroge les gens sans avoir la moindre idée de ce que vous cherchez ?

Adamsberg secoua la tête.

— Allez-y, et posez toutes les questions du monde. Je vous fais confiance. Et n’oubliez pas de m’appeler.

Adamsberg salua Danglard, et l’air profondément ailleurs, il descendit chercher n’importe quoi à manger. Il mastiqua son déjeuner froid sur le chemin de la Bibliothèque nationale.

À l’entrée de la bibliothèque, son vieux pantalon de toile noir et sa chemise relevée jusqu’aux coudes ne produisirent pas bonne impression. Il montra sa carte et dit qu’il voulait consulter l’intégralité de l’œuvre d’Augustin-Louis Le Nermord.

*

Danglard arriva à 18 h 10 en gare de Marcilly. L’heure du vin blanc qui commence dans les bistrots. Il y avait six cafés dans Marcilly, il les fit tous, et il rencontra pas mal de vieux qui pouvaient parler de Gérard Pontieux. Mais ce qu’ils racontaient n’avait aucun intérêt pour Danglard. Il s’ennuyait à parcourir la vie du jeune Gérard, vu qu’il n’y avait pas eu un accroc notable. Il aurait semblé plus pertinent à Danglard d’enquêter sur sa carrière de médecin. On ne sait jamais, une euthanasie, une erreur de diagnostic… Il peut survenir des tas de choses. Mais ce n’est pas ce qu’avait demandé Adamsberg. Le commissaire l’avait envoyé ici, où personne n’était au courant de ce qu’avait fait Pontieux après ses vingt-quatre ans.

Vers dix heures du soir, il traînait seul dans Marcilly, raide de vin local et n’ayant rien appris. Il ne voulait pas revenir à Paris les mains aussi vides. Il voulait essayer encore, mais ça ne l’enchantait pas d’être obligé de passer la nuit là. Il appela les mômes pour les embrasser. Puis il se rendit à l’adresse donnée par le dernier cafetier, où il devait trouver une chambre chez l’habitant. L’habitant était une vieille dame qui lui servit un nouveau verre de vin local. Danglard eut envie de confier tous ses ennuis à ce vieux et très vif regard.

*

Sans rien en dire à personne, Mathilde s’était fait du sang noir toute la semaine. D’abord, ça ne lui avait pas plu d’entendre Charles rentrer à une heure et demie du matin et d’apprendre au réveil le nouvel assassinat d’une femme. Et pour ne rien arranger, Charles avait ricané toute la soirée du lendemain, mauvais comme une teigne. Excédée, elle l’avait foutu dehors en lui disant de revenir la voir quand il serait calmé. Ça l’inquiétait, ce n’était pas la peine d’essayer de se le dissimuler. Quant à Clémence, elle était revenue en plein milieu de la même nuit, en larmes. Complètement délabrée. Mathilde avait passé une heure sans gloire à tenter d’arranger ça. Et puis, à bout de nerfs, Clémence avait convenu qu’il fallait qu’elle change un peu d’air, qu’elle fasse une pause dans les annonces. C’était trop dur, les annonces. Mathilde avait approuvé tout de suite et l’avait envoyée à l’Épinoche faire sa valise et se reposer avant de partir. Elle s’en voulait, parce qu’en entendant s’en aller Clémence le matin, qui tâchait de ne pas la réveiller en marchant avec précaution dans l’escalier, elle avait pensé : Je suis débarrassée pour quatre jours. Clémence avait promis d’être revenue à l’Épinoche le mercredi pour achever le classement qu’elle avait commencé. Elle pressentait sans doute que sa copine couturière ne souhaiterait pas la garder avec elle trop longtemps. Elle était assez lucide, la vieille Clémence. Quel âge, au fait, pouvait-elle avoir ? se demanda Mathilde. Soixante, soixante-dix, plus peut-être. Mais ces yeux sombres et rouges sur les bords, ces dents pointues, ça faussait toutes les approximations.

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