Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Louis s’empresse d’alerter Jean-Jacques Vital, de signer son contrat afin de se mettre rapidement au travail pour cette « reprise » dont la première est fixée au 29 janvier 1961 au Théâtre de la Porte Saint-Martin. La mise en scène reste confiée à Jacques Mauclair, mais Louis tient absolument à retrouver certains de ses partenaires comme Mario David, Denise Provence et surtout Guy Bertil. Pour le rôle de Jacqueline, Michèle Gerbier n’étant pas disponible, il veut être présent lors des auditions. Nombreuses sont les jeunes comédiennes à postuler. Parmi elles, Louis est séduit par l’aisance et la personnalité de Danièle Lebrun. Elle a 23 ans et elle vient de décrocher un premier prix de Conservatoire. « J’ignore les raisons pour lesquelles il m’a choisie, parce qu’il ne m’en a jamais parlé. Mais, immédiatement, il m’a prise sous son aile. Il était aux petits soins. Il me donnait bien mieux que des conseils : de vraies indications, très précieuses. Il était d’une patience infinie et cela me changeait de la Comédie-Française que je venais de quitter et de sa rigidité. Il m’a appris une foule de choses et quand, quelques mois plus tard, je lui ai annoncé que je partais pour aller jouer Huis clos avec les Tréteaux de France, il était furieux et il m’en a un peu voulu », se rappelle Danièle Lebrun[183]. Une fois la distribution complétée et après quelques jours de premières répétitions, tout le monde se donne rendez-vous à l’automne. D’ici là et avant de partir en Bretagne, Louis se meut en officier gestapiste pendant deux jours dans Candide ou l’Optimiste du XXe siècle[184] sous la direction de Norbert Carbonnaux. Un petit rôle obtenu grâce à ses liens amicaux avec Carbonnaux qui plaide sa cause auprès du producteur Alain Poiré.
Après un été studieux, Louis se prépare à affronter le public du Théâtre de la Porte Saint-Martin au début de la nouvelle année, en même temps qu’il va se glisser dans la peau de Scapin. Dans ce Capitaine Fracasse, le rôle principal est tout naturellement tenu par Jean Marais qui depuis Le Bossu et Le Capitan a fait ses preuves en redoutable bretteur et cavalier émérite. À ses côtés, Gérard Barray, une autre vedette de ces films de cape et d’épée si prisés en ce début des années soixante. Les cascades, réglées par les spécialistes du genre que sont Claude Carliez, Raoul Billeray et Guy Delorme, ne concernent pas Louis de Funès qui se contente de quelques apparitions toujours flanqué de Philippe Noiret en Hérode, alors plus connu pour ses prestations dans la troupe de Jean Vilar que pour ses rares rôles sur grand écran[185]. Ambiance détendue et amicale entre Marais, Barray, Noiret et un Louis de Funès tout à son ouvrage, que ce soit dans les studios Éclair d’Épinay ou dans la forêt de Rambouillet. Pas de bagarres, pas d’escalades pour de Funès qui, en revanche, doit provoquer une cascade de rires avec Oscar. À ses yeux, la partie est loin d’être gagnée d’avance. Il mesure le poids qui pèse sur ses épaules, même si Jean-Jacques Vital a mis « le paquet » côté publicité et promotion.
Au matin du dimanche 29 janvier 1961, Louis ne desserre pas les dents. Il a passé une bonne partie de la nuit à revivre dans les moindres détails les pérégrinations de Bertrand Barnier. Il a souhaité ne rencontrer personne de la journée. Deux heures avant le lever du rideau, il s’enferme dans sa loge. Il ne veut surtout pas savoir qui est dans la salle. Peu lui chaut, les amis, les connaissances, le nom des critiques… seul compte de se montrer à la hauteur même si, secrètement, il n’a pas envie d’y aller. Il se sent comme vidé, les jambes flageolantes et la bouche pâteuse. Tout en se maquillant, il relit une fois encore son texte avant de s’allonger pendant une demi-heure afin de dominer cette « indispensable peur », comme il dit. Puis, après les trois coups du brigadier, il n’est plus Louis de Funès mais Barnier faisant irruption sur scène. Il est Barnier jusqu’au bout des ongles, redoublant d’airs courroucés, de petits cris stridents, de sautillements, de trépignements, de bredouillements… Il joue de son visage pâte à modeler, de ses mains, de son nez, de ses lèvres… Au final, Louis a sué sang et eau. Ses vêtements sont trempés. Les saluts, les applaudissements sont interminables. Une fois qu’il peut rejoindre sa loge où l’attend Jeanne, il ne perd pas un instant pour se changer et accepter la visite de quelques intimes parmi lesquels Robert Dhéry et Colette Brosset de retour d’un long périple aux États-Unis avec leur pièce La Plume de ma tante. On le congratule. On le félicite comme peut-être jamais. Au bout d’une demi-heure, Louis et Jeanne parviennent à quitter le théâtre. Dhéry a tout juste eu le temps de lui glisser à l’oreille qu’il est en train de lui écrire un rôle de jumeaux dans le film qu’il prépare, et qu’il lui téléphonera le lendemain.
Ce lundi 30 janvier, Louis épluche les journaux et il se délecte de la prose de Jean-Jacques Gautier dans Le Figaro. Tout un article lui est consacré sur un quart de page. Et le redoutable critique du quotidien, qui fait autorité pour assurer succès ou échec, a bien aiguisé sa plume. « Vous avez déjà vu Oscar ? Mais vous n’avez peut-être pas encore vu Louis de Funès dans Oscar. Il cligne des yeux, abaisse un sourcil, en hisse un autre jusqu’à la racine des cheveux, dirait-on. Il grimace. Feint des fureurs comiques. Accumule les mimiques cocasses. Se démène. Distord un masque qui semble en caoutchouc. Tourne sur lui-même. Fronce les narines. Sursaute. Paraît monté sur ressorts. Fait la lippe. […] Le rire le secoue. C’est étrange, cela ressemble à une sauterelle qui aurait avalé une crécelle. […] C’est baroque, ahurissant, échevelé. C’est le bouquet, l’apothéose du rire bizarre. Émaillé de trouvailles, délirant d’inventions. Fracassant. Et insolite. Comme le diable jonglant avec nos projets, nos illusions, nos serments et nos souhaits ! Et c’est drôle[186]. » De quoi balayer toutes les incertitudes d’un Louis de Funès toujours en proie au doute, à tel point que, dans l’après-midi, il va régler quelques détails avec ses partenaires et Jacques Mauclair pour la représentation du mardi où, cette fois, il va s’agir de se mesurer au « vrai public ». Un public qui a besoin de distraction en cette période troublée où les événements d’Algérie imposent la fermeture des banques, l’état d’urgence en métropole… et où les salles de spectacle ont bien du mal à faire le plein. De fait, les deux premières semaines qui suivent la création d’Oscar, le Théâtre de la Porte Saint-Martin connaît une fréquentation moyenne jusqu’au jour où, comme par miracle, tout le monde veut voir Louis de Funès dans ses œuvres où, chaque soir, il invente des « trucs », des petits détails, des petits grains de sable faisant s’écrouler son personnage gonflé de vanité. Louis est heureux sur scène, bien qu’épuisé. Le samedi, après le spectacle, il arrive à prendre le temps d’aller souper en famille au Roi de la bière à la gare Saint-Lazare. Il commande un demi bien frais avant de dévorer une choucroute ou une escalope milanaise tout en racontant à Jeanne et à ses fils ce qu’il a jugé moins bon ou bien meilleur que lors de précédentes représentations. En revanche, le dimanche c’est une autre histoire. Entre le spectacle de l’après-midi et celui du soir, il ne dispose que de trois heures pour reprendre des forces. « Un thé au miel préparé par ma mère l’aidait à recouvrer sa voix, bien malmenée par ses hurlements à la vue d’une valise dont les billets de banque faisaient soudain place à des soutiens-gorge ! Blafard, il ne disait pas un mot », raconte Olivier de Funès[187]. Silencieux rue de Maubeuge mais… logorrhéique une fois sur les planches.
183
Témoignage de Danièle Lebrun à l’auteur. Elle sera remplacée par Corinne Le Poulain.
184
Lors de sa sortie le 16 décembre 1960, cette adaptation du conte philosophique de Voltaire ne connaîtra qu’un succès d’estime en dépit d’une brillante distribution dans laquelle figurent Pierre Brasseur, Michel Simon, Luis Mariano et Jean Richard.
185
Peu de temps avant le tournage du Capitaine Fracasse est sorti, le 31 octobre 1960, Zazie dans le métro de Louis Malle qui ne connut aucun succès.
186
Jean-Jacques Gautier, Le Figaro daté du 30 janvier 1961.
187
Olivier de Funès, op. cit., p. 80.