Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Après de nouvelles vacances à Maule puis à Clermont, Louis est approché par Marcel Karsenty pour jouer en tournée L’Avare. Cette invitation est loin de lui déplaire. Il est même prêt à foncer. Sans presque réfléchir, il signe son contrat et il se met déjà en ordre de marche pour répéter, puis, tout à trac, il panique et renonce. Louis a vraiment la trouille. En dépit des efforts de Karsenty pour le rassurer, Louis s’obstine, convaincu qu’il n’y arrivera pas. Bon prince, Marcel Karsenty s’incline tout en lui faisant remarquer qu’un jour il devra la faire, cette tournée, ce à quoi Louis lui répond : « Oui, mais pas avec L’Avare ! »
Le 22 octobre, une nouvelle épreuve attend de Funès. Une épreuve de vérité. Taxi, roulotte et corrida va-t-il séduire ? Une fois de plus, force est de constater que c’est un échec. C’est tout juste si la presse se fend de quelques lignes. Trois films avec Jules Borkon, trois déceptions. Il a bien gagné sa vie mais c’est loin, très loin, d’être une consolation. Louis a bientôt quarante-cinq ans et il n’imagine pas une minute continuer à courir le cacheton. Et puis il en a assez de son agent, de ce Bernheim incapable de lui offrir des rôles consistants. Un soir, Louis et Jeanne en parlent longuement et ils arrivent à la même conclusion. André Bernheim vend Louis de Funès à condition que les producteurs acceptent de prendre deux autres de ses comédiens souvent trop mauvais pour attirer l’attention. Jeanne n’y va pas par quatre chemins, affirmant : « Il se fiche de toi, celui-là ! On l’envoie balader. Tu te retrouves dans de mauvais films, entouré de zéros[168] ! » La décision est prise. Jeanne va désormais s’occuper de la carrière de son mari, quitte à encaisser vexations et remarques désobligeantes. Louis s’en remet à son jugement et à son instinct, ne doutant pas qu’elle saura le guider et le conseiller comme il convient pour le meilleur de son avenir professionnel. En cela, l’acteur est fidèle à ce qu’il a répondu au journaliste Robert Édouard[169] qui lui demandait comment on peut convaincre un metteur en scène d’engager un inconnu : « Enquiquiner les gens jusqu’à la gauche ! Il n’y a rien à faire d’autre, le même petit bout de rôle, le metteur en scène l’a déjà promis à vingt ou trente autres acteurs. […] Pour réussir, il n’y a pas d’autre recette que l’honnêteté, un profond respect du public et la persévérance. […] Quant à savoir ce qu’est la chance, je n’en sais fichtre rien… La chance… c’est un entonnoir… » Désormais, sa chance repose sur les épaules de Jeanne, qui ne manque pas de persévérance, voire de culot.
Pour l’heure, à quelques semaines du jour de l’an, Louis prête son concours à un petit sketch où il donne la réplique à Pierre Mondy portant barbe blanche et vêtu d’un long manteau rouge avec la traditionnelle hotte sur le dos. Louis joue les psychiatres devant les caméras de Stellio Lorenzi sous la chaleur accablante d’un studio de télévision où le thermomètre affiche les trente degrés.
Puis il passe Noël en famille, en espérant qu’au pied du sapin il trouvera le cadeau de ses rêves : un rôle à sa mesure et à sa démesure. Oui, mais qui aura cette riche idée ?
7.
Un certain Bertrand Barnier
« Je dois souvent veiller au grain, c’est ce qui fait que l’on m’a surnommée “la panthère”. On dit de nous : Lui, il est épatant, mais elle !… elle ne se laisse pas faire… », raconte Jeanne à Ellen Philippe[170] dans sa chronique « Vu par elle, vue par lui » du mensuel Festival. Mme de Funès précise encore que Louis « est un père de famille dans toute l’acception du mot. Lorsque les garçons étaient petits, il donnait le biberon ; maintenant, il surveille les études. […] C’est un homme d’intérieur, il aime et il tient à ce que sa maison soit impeccable. Louis est très consciencieux dans son travail, il cherche toujours à faire mieux et davantage, mais, dès qu’il a un jour de repos, il fuit la ville. Nous avons dans les environs de Mantes une petite maison de campagne. Louis fait du jardinage, il adore cela et ne le fait pas en amateur. Il aime aussi faire de la peinture ; il fixe sur la toile, sans avoir la prétention de faire un chef-d’œuvre, les endroits où nous sommes allés et qui nous ont plu. » Désormais bien décidée à « vendre » son mari, Jeanne accorde des entretiens aux journalistes, quand ce n’est pas elle qui les sollicite. Elle veut qu’on parle le plus souvent possible d’un Louis de Funès dont cette année 1959 s’annonce difficile.
Les échecs de ses derniers films ne le mettent pas en position d’être exigeant. Son téléphone reste désespérément muet. À croire que sa rupture avec André Bernheim y est pour quelque chose. Dans le microcosme parisien de la production cinématographique, tout se sait à une telle vitesse qu’il n’est pas interdit de le penser. Louis de Funès se retrouve, une fois encore, dans une position délicate. Son agenda n’est guère rempli. Il a, en tout et pour tout, deux propositions de films pour l’été et l’enregistrement d’une pièce de Georges Feydeau pour la télévision prévu au mois de mars. En attendant, Louis en profite pour se détendre en allant en famille au Cirque d’hiver, en regardant les enquêtes du commissaire Bourrel sur le petit écran et surtout en suivant les reportages diffusés dans le magazine 5 colonnes à la une. Il était devant son poste le 5 janvier pour le premier numéro de cette émission signée Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet. Un sujet, en particulier, l’intéressait. Il avait écouté l’interview de Brigitte Bardot, les vœux du pape Jean XXIII, mais il avait surtout fixé son attention sur le reportage consacré à un poste militaire en Algérie. Il en parle rarement, mais il est inquiet de savoir son fils Daniel en première ligne dans cette guerre qui ne dit pas son nom. Affecté au 121e régiment d’infanterie en charge des opérations militaires à Beni Douala depuis deux ans, Daniel risque sa peau chaque jour. Même s’il ne voit plus son fils depuis quelques années, Louis appelle régulièrement sa mère pour avoir des nouvelles rassurantes. Il sait trop combien une vie ne vaut rien dans un conflit de cette violence pour feindre l’indifférence.
Boudé par les producteurs français, il s’en va quelques semaines à Rome tourner son second et dernier film avec Totò, dans lequel il incarne un conseiller financier à la moralité et aux méthodes plus que douteuses. Sitôt rentré des studios de Cinecittà, il se place devant les caméras de Stellio Lorenzi pour enregistrer, en compagnie de Jacques Jouanneau, Yvonne Clech et Huguette Hue, Dormez, je le veux de Georges Feydeau. Un rôle en or, celui d’un valet de chambre mi-magicien, mi-hypnotiseur qui endort son patron pour lui faire faire son travail. En dépit de la rapidité de ce tournage et de l’absence de public pour applaudir ses effets, Louis se plie à la rigoureuse mécanique comique de Feydeau. Il en sera d’ailleurs largement récompensé par les articles de la presse télévisuelle lors de sa diffusion[171]. Seul bémol dans ce concert d’éloges, cette phrase écrite dans Paris-Presse : « D’autres sont prix de conservatoire… Louis de Funès n’a jamais remporté qu’un concours d’étalagiste. » Jeanne trouve cela drôle, mais Louis estime que « c’est con ». Il a sa fierté. Toujours est-il que le téléphone continue de ne pas sonner. Il a bien le privilège d’être Géronte dans Les Fourberies de Scapin, mais il ne s’agit que de prêter son concours à l’enregistrement d’un 33 tours sous la direction de Jean Chouquet.
168
Jeanne de Funès citée par Patrick de Funès, op. cit., p. 50.
169
Le Bien public daté du 19 octobre 1958.
170
Février 1959.
171
Le vendredi 24 juillet 1959.