Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Loin de la capitale, Louis de Funès n’intéresse personne. Absent des écrans depuis le bide cuisant de Mon pote le gitan[178], son nom ne figure pas plus dans les « Potins de la commère » de Carmen Tessier dans France-Soir que dans les chroniques mondaines d’Edgar Schneider dans Jours de France. Mais le comédien ne prête guère attention à cela. Il se démène, mouille sa chemise pour donner quelques moments de bonheur et permettre aux uns et aux autres d’oublier les soucis quotidiens, la rupture du barrage de Malpasset à Fréjus qui a fait plus de quatre cents morts et cette fichue guerre d’Algérie qui s’éternise. Louis souffre aussi de l’absence de Jeanne, qui ne vient que trop peu souvent le rejoindre. Il l’appelle matin, midi et soir ; ils conviennent que pour les prochaines vacances de Noël, Jeanne viendra à Marseille avec Patrick et Olivier, lesquels se font déjà une joie d’embrasser leur père.
Le 22 décembre 1959, sur le quai de la gare Saint-Charles, Louis piaffe d’impatience à l’arrivée du Mistral. Une semaine en famille, sans oublier les représentations du soir, jusqu’au départ des enfants le 2 janvier. Les voir partir seuls n’est pas ce qui les inquiète le plus : Louis et Jeanne doivent passer l’épreuve du baptême de l’air à bord d’un Bréguet Deux-Ponts pour traverser la Méditerranée et rejoindre Tunis. Une première angoissante au décollage puis à l’atterrissage, mais finalement plaisante. À ce point agréable qu’au retour à destination de Paris sur un Constellation, une fois la tournée achevée, « mon père fit signer son menu à tout l’équipage. Lui aussi demandait des autographes ! » raconte Patrick de Funès[179]. Louis pose ses valises rue de Maubeuge avant d’aller prendre l’air à Maule, d’autant qu’à Paris personne ne l’attend sur le plan professionnel. La tournée a rencontré un formidable succès, pourtant nul ne songe à lui offrir le moindre rôle. C’est tout juste si de Funès ne se prend pas à regretter d’avoir fait ce choix. Jeanne le rassérène, mais la peur d’être obligé de repartir à zéro le tenaille. Même s’il n’a pas l’ambition de devenir une grande vedette, il commence à en avoir assez de n’être qu’un second, voire un troisième couteau. Il connaît son potentiel sur scène à capter l’attention, à faire réagir, et il peine à comprendre pourquoi au cinéma cela marche moins bien. En réalité, une nouvelle fois, il est convaincu que seul un réalisateur digne de ce nom pourra lui offrir cette satisfaction. Il en a la confirmation avec le flop de Certains l’aiment froide, sorti le 17 février 1960. Les critiques se refusent dans une grande majorité à parler de ce film « aberrant », « grossier » et surtout avilissant pour les comédiens dont « on peut se demander jusqu’à quel point il est permis à des acteurs talentueux de se prêter à un tel exercice de dégradation de la personne humaine »[180].
À Maule, Louis prend un peu de bon temps en allant à la pêche, en se promenant en compagnie de son chien Youki, en allant faire le marché où il lui arrive de croiser son voisin André Bourvil, sans oublier de se rendre le dimanche matin à l’église de Bazemont. Le nom d’une commune avec lequel il ne convient surtout pas de plaisanter devant lui. « Le jeu de mots était facile et avec mon frère on ne se gênait pas. Bazemont… Baizemont, etc. Mais alors là, mon père se mettait en rogne. C’est le genre d’humour qu’il n’appréciait pas du tout », se souvient Patrick de Funès[181]. Louis lit aussi la presse professionnelle. C’est ainsi qu’il apprend que Pierre Gaspard-Huit prépare une adaptation du roman de Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse. Cela fait presque une dizaine d’années que Louis et Gaspard-Huit se connaissent. Sous sa direction, Louis fut un « doux dingue » parmi des aliénés dans La Fugue de monsieur Perle en 1952 et ils ont rapidement sympathisé. Louis se paie le culot de lui demander rendez-vous afin de savoir si, par hasard, il n’aurait pas un rôle — même petit — à lui offrir. Par chance, il reste à distribuer quelques personnages, dont celui de Scapin. Un comédien interprétant les valets dans les pièces d’une troupe de théâtre ambulante animée par Hérode en plein XVIIIe siècle. Le rôle n’est pas très important mais Louis, qui commence à sérieusement avoir besoin d’argent, accepte sur-le-champ. Seul problème, le tournage n’est pas prévu avant la mi-décembre et son cachet de 35 000 francs non plus.
L’avenir se montrerait bien sombre si un homme ne songeait à Louis de Funès. Accessoirement comédien à ses débuts mais bientôt producteur, en particulier de La Famille Duraton, d’abord sur Radio Cité en 1936 puis sur Radio Luxembourg, Jean-Jacques Vital sait prendre des risques même s’ils ne sont pas toujours bien calculés. Toujours est-il qu’il a l’idée de remonter Oscar dans un théâtre parisien et qu’il vient en parler à Louis de Funès. Il sait le succès rencontré en tournée et il est persuadé que ça marchera. Arguments et financement à l’appui, il tient absolument à convaincre le comédien, qui demande à réfléchir et en parle longuement avec Jeanne pendant plusieurs jours. Son épouse n’est pas du tout convaincue du bien-fondé de cette proposition. Jeanne insiste sur le fait que, lors de sa création avec Pierre Mondy, Oscar ne fut pas un triomphe. Les critiques ont certes été bonnes, mais cette pièce n’a pas enflammé les foules. Jeanne craint que si son mari n’arrive pas à galvaniser le public, sa carrière ne soit finie. Louis, lui, a tellement envie de remonter sur scène qu’il est prêt à prendre le risque. Rue de Maubeuge, sans se déchirer, les de Funès se « battent » à coups de pour et de contre, les enfants comptant les points. Un soir, dans la salle à manger, tandis que Patrick sue sur une version latine, il entend ses parents en discuter une fois de plus. « Et si je disais oui ? — Chéri, non ! C’est trop dangereux ! » Et Patrick de s’esclaffer : « “Mais enfin ! Puisque papa en a envie, il n’a qu’à jouer Oscar ! Elle me plaît, cette pièce !”. Mon père ne répondit rien. “N’en parlons plus ! Si Patrick le dit, je reprends la pièce !” annonça-t-il à ma mère en se couchant. »[182]
178
Le film de François Gir sorti le 2 décembre est retiré de l’affiche au bout d’une semaine.
179
Patrick de Funès, op. cit., p. 75.
180
Arts, 25 février 1960.
181
Témoignage de Patrick de Funès à l’auteur.
182
Patrick de Funès, op. cit., p. 76.