Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Alors, Louis dit à qui veut l’entendre qu’il est en train de travailler sur un scénario et qu’il pourrait même passer à la réalisation. Vrai, faux ? Le projet n’ira jamais au-delà du rêve. Il sait seulement que deux films l’attendent dès le mois de juin. Il a signé ces contrats par nécessité pécuniaire. Il ne se fait guère d’illusions sur l’impact que pourraient avoir Mon pote le gitan et Certains l’aiment froide. Il est à ce point taraudé par la peur de connaître une nouvelle période de « nouilles grises » qu’il se fiche bien de la médiocrité des scénarios. Fort heureusement, Marcel Karsenty ne l’a pas oublié. Louis n’a pas voulu jouer L’Avare, alors pourquoi ne pas reprendre en tournée Oscar ? En effet, cela demande réflexion, d’autant que Karsenty lui rappelle qu’il a signé un contrat avec lui et qu’il devra bien un jour l’honorer.
Oscar a été créé au Théâtre de l’Athénée le 20 mars 1958 dans une mise en scène de Jacques Mauclair avec dans le rôle principal Pierre Mondy entouré de Maria Pacôme, Dominique Page, Germaine Delbat, Françoise Vatel, Jacqueline Huet, Jacques Porteret et Jean-Paul Belmondo[172]. Pendant deux cents représentations, la pièce de Claude Magnier connaît un vrai succès. Tout le monde s’accorde à saluer la performance de Pierre Mondy, même si certains critiques regrettent qu’un tel vaudeville ait été donné dans le prestigieux théâtre dirigé en son temps par Louis Jouvet. Un succès parisien, que les provinciaux aimeraient bien partager, mais on ne peut pas parler de triomphe. Les Galas Karsenty sont justement là pour assurer le relais, et ce depuis 1919[173]. Marcel Karsenty propose à Pierre Mondy de partir ainsi en tournée pendant quatre mois. La chose s’avère impossible. Mondy a déjà signé d’autres engagements. C’est alors que le producteur songe à Louis de Funès qui sait les qualités de la pièce de Claude Magnier. De Funès accepte sans hésiter cette aventure qui le fera voyager de Fontainebleau à Rabat en passant par Marseille du 1er octobre 1959 au 27 janvier 1960. Il fait même une confidence à Marcel Karsenty en lui avouant : « Je ne suis pas un grand voyageur… Cela me changera… Et puis, il faut que je vous l’avoue, cher Marcel, je n’ai jamais pris l’avion. Je vais le prendre pour la première fois pour me rendre à Tunis[174]. »
En revanche, il se garde bien de lui dire que cette tournée ne peut mieux tomber. Aucune autre proposition ne vient le sortir d’une situation financièrement difficile. Certes, il a gagné de l’argent lors de son tournage en Italie ; certes, il a fait quelques économies, mais il s’inquiète pour l’avenir de sa famille à laquelle il aimerait bien donner de meilleures conditions de logement. Les enfants grandissent et il ne serait pas du luxe qu’ils puissent désormais avoir chacun leur chambre. L’appartement de la rue de Maubeuge commence à devenir trop exigu. Louis et Jeanne y pensent très sérieusement, tout en évaluant le coût financier. Et puis il y a la maison de Maule, qu’il faut entretenir. Louis n’est pas de ceux à vouloir absolument mener grande vie, mais il se soucie du bien-être de chacun. Alors les deux cachets à venir et cette tournée feront la rue Michel.
Tout en décortiquant le texte de Claude Magnier et en griffonnant notes sur notes sur un petit carnet, Louis se met aussi en tête les quelques scènes qu’il doit tout d’abord jouer dans Mon pote le gitan dont l’histoire tient à bien peu de chose. Inspiré de la pièce de Michel Duran Les Pittuiti, le sujet n’a rien de folichon. Chez les Védrines, le chef de famille exerce la profession d’éditeur à Paris. Les Pittuiti, des gitans, campent dans la banlieue et leur fille Zita tombe amoureuse du fils Védrines. Bientôt Zita doit avouer à ses parents qu’elle est enceinte. Scandale chez les gitans qui chargent l’un de leurs fils de séduire la fille des Védrines… On imagine aisément la suite de cette comédie bien insipide et dont la réalisation est confiée à François Gir, le beau-frère de Louis depuis qu’il a épousé sa sœur Maria le 22 janvier 1952 dans le 16e arrondissement de Paris. Comme à son habitude, Louis fait correctement son travail dans les studios de Boulogne ; il en sera de même début juillet sous la direction de Jean Bastia pour Certains l’aiment froide[175], où il se retrouve en compagnie de Noël Roquevert, de Jean Richard et de Francis Blanche. Là encore, il s’agit d’une pochade où, comme le note Henri Marc, on « aurait pu économiser l’eau. Et la pellicule. Mais les acteurs doivent se “mouiller”… s’ils veulent travailler[176] ». Un tournage pépère où Louis en créancier portant le nom d’Ange Galopin fait un peu le même numéro chaque fois qu’il est devant la caméra et débite des répliques aussi intelligentes que : « Avec Galopin pas de pépins ! » ou « Avec Galopin pas de tintouin ! ». Bref, Louis n’a qu’une hâte, s’enfermer chez lui, apprendre son texte et se mettre au travail à Fontainebleau où ont lieu les répétitions d’Oscar du 10 au 30 septembre.
La distribution n’a subi que peu de changements. Jacqueline Huet a cédé la place à Michèle Gerbier[177] et Jean-Pierre Cassel à Guy Bertil. Louis se laisse guider par Jacques Mauclair tout en apportant sa touche personnelle. « Je travaille mon personnage dans la tête et j’y pense jour et nuit », ne cesse-t-il de répéter à Marcel Karsenty. Au soir du jeudi 1er octobre, Louis de Funès fait son entrée en scène dans la peau de Bertrand Barnier. Dans la salle, en présence de Paul Séramy, le maire de la ville, et de Jeanne, on ne tarde pas à rire aux larmes en voyant de Funès se contorsionner, grogner, hurler, gesticuler et faire monter la pression de minute en minute. Une fois le rideau tiré, les journalistes de la presse locale mitraillent comédiens et techniciens car c’est la première fois que les Galas Karsenty donnent une représentation dans leur ville. Et on n’est pas peu fier car, comme l’écrit un échotier : « Fontainebleau est la seule ville de moins de vingt mille habitants en Europe où Karsenty accepte de se produire. » Fontainebleau pourra aussi, quelques mois plus tard, s’enorgueillir d’avoir été la première cité où Louis de Funès endossa le costume de Bertrand Barnier.
De ville en ville, le succès est au rendez-vous. Louis se délecte chaque jour davantage, tout en corrigeant telle ou telle expression qu’il veut améliorer ou supprimer. Il est heureux même si les enfants lui manquent, même s’il ne trouve pas toujours sa chambre d’hôtel à son goût, même si les déplacements en autocar ne sont guère confortables. Qu’importe, il goûte une fois de plus les réactions d’un public réceptif à ses inventions. Sur scène, il ne se dépense pas pour lui, mais pour ces hommes et ces femmes en attente de passer une bonne soirée, pour ces spectateurs qui ont payé leurs billets et qui en veulent pour leur argent. Parfois il déroute ses partenaires, mais jamais il ne les met en porte-à-faux. Même si c’est la première tournée de sa carrière, il a l’esprit de troupe. Un esprit acquis au contact des Branquignols. À chacun sa partition, qu’il soit ou non tête d’affiche. Louis nourrit une amitié toute particulière pour Guy Bertil, qu’il a déjà croisé dans Taxi, roulotte et corrida et dans Mon pote le gitan. Il aime bien ce garçon de vingt-six ans et surtout sa façon de camper Christian Martin, celui qui vient demander la main de la fille de Barnier en même temps que beaucoup d’argent. Un comédien dont il apprécie à la fois le potentiel et la faculté d’écoute. Sans le prendre vraiment sous son aile, Louis le réconforte certains soirs quand il lui arrive de douter ou d’estimer qu’il a été « mauvais ». Louis lui prodigue quelques conseils et en particulier de prendre le temps de s’imprégner de l’ambiance de chaque nouveau théâtre, de prendre le temps de se maquiller et de se vider l’esprit afin de ne penser qu’au spectacle et surtout de dompter le trac, cette boule dans l’estomac que Louis ressent aussi chaque soir et qui disparaît inexplicablement dès la première réplique. Cette tournée est encore l’occasion pour de Funès de découvrir des publics différents selon les villes où s’arrêtent les Galas Karsenty. Il adapte son jeu en fonction des réactions des spectateurs et de celles de ses partenaires. Bref, cette tournée, sans qu’il s’en doute encore, le prépare à d’autres combats avec cet Oscar que la presse de province encense. Une presse locale enthousiaste, mais qui laisse les journaux parisiens indifférents.
172
Jean-Paul Belmondo sera remplacé, pour cause de service militaire, par Jean-Pierre Cassel. Jacqueline Huet et Jacques Porteret, dans le même temps, céderont leurs places à Jacqueline Niguet et Pierre Hatet.
173
Les Galas Karsenty ont été fondés par Raphaël Karsenty, oncle de Marcel Karsenty.
174
Louis de Funès à Marcel Karsenty in Les Promeneurs de rêves, Éditions Ramsay (1985), p. 290.
175
Primitivement intitulé Les râleurs font leur beurre, ce film change de nom en raison du succès rencontré en France en septembre 1959 par le long métrage de Billy Wilder Certains l’aiment chaud, avec Marilyn Monroe, Tony Curtis et Jack Lemmon. Sorti le 17 février 1960, le désormais baptisé, en pure perte, Certains l’aiment froide par les producteurs ne connaîtra aucun succès. Il sera vite classé dans la catégorie des nanars par les historiens du cinéma français. Toutefois, il demeure une curiosité dans la carrière de Louis de Funès.
176
Henri Marc, Francis Blanche, biographie d’un arlequin, Éditions Jean-Claude Lattès (1990), p. 172.
177
Fille de l’écrivain Henri Troyat.