Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
L’esprit d’Alex fonctionne aussi vite qu’il le peut. Devant un miracle, on est toujours un peu réticent.
Voilà donc pourquoi elle ne l’a plus revu. Mort écrasé sur le boulevard périphérique, il ne risquait plus de venir la regarder. Ni d’apporter à manger aux rats. Ce fumier a préféré se tuer plutôt que de voir la police venir la libérer.
Qu’il grille en enfer, avec son connard de fils.
L’autre fait essentiel, la police ne sait pas qui elle est. On ne sait rien d’elle. Du moins, on ne savait rien d’elle en début de semaine.
Elle tape son nom sur le moteur de recherche, Alex Prévost, trouve des homonymes, rien sur elle, rien du tout.
C’est un soulagement d’un poids incalculable.
Elle regarde dans son portable si elle a des appels. Huit… Et plus de batterie. Elle se lève pour courir chercher le chargeur mais ça va trop vite pour le corps, il n’est pas encore prêt pour de telles accélérations, ça la rassoit sur le canapé comme sous l’effet d’une pesanteur massive. Éblouissement, lumières clignotantes devant les yeux, impression de tourner sur place à toute vitesse, le cœur se soulève, Alex serre les lèvres. Quelques secondes encore, le malaise se dissipe, elle se lève prudemment, prend le chargeur, le branche avec précaution et revient s’asseoir. Huit appels, Alex vérifie, elle respire mieux. Tous sont professionnels, des agences, certaines ont appelé deux fois. Il y a du travail. Alex n’écoute pas les messages, elle verra ça plus tard.
— Ah, c’est toi ? Je me demandais quand tu finirais par me donner des nouvelles.
Cette voix… Sa mère et ses éternels reproches. L’entendre lui fait chaque fois le même effet, une boule dans la gorge. Alex s’explique, sa mère pose toujours beaucoup de questions, c’est une femme sceptique quand il s’agit de sa fille.
— Un remplacement ? Orléans, c’est de là que tu m’appelles ?
Alex entend toujours du doute dans ses intonations, elle dit : oui, mais je n’ai pas trop de temps. La réponse fuse :
— Alors ça n’était pas la peine de me téléphoner.
Sa mère appelle rarement et quand c’est Alex qui le fait, c’est toujours comme ça. Sa mère ne vit pas, elle règne. Trouver quelque chose. Une conversation avec sa mère, c’est comme passer un examen, il faudrait préparer, réviser, se concentrer.
Alex ne réfléchit pas.
— Et je vais être absente quelque temps, partir en province, pour un remplacement. Je veux dire, un autre…
— Ah oui ? Où ?
— C’est un remplacement, répète Alex.
— Oui, tu me l’as déjà dit, un remplacement, en province ! Et elle n’a pas de nom ta province ?
— C’est pour une agence, on ne sait pas encore la destination, c’est… compliqué, on le saura au dernier moment.
— Ah, fait sa mère.
Pas disposée à y croire, à cette histoire. Instant de flottement. Puis :
— Tu vas remplacer, on ne sait pas où, quelqu’un mais on ne sait pas qui, c’est ça ?
Ce dialogue n’a rien d’exceptionnel, il est même parfaitement habituel mais cette fois, Alex est très faible, beaucoup, beaucoup moins cuirassée que d’habitude.
— Non, c’est p-pas ça…
De toute façon, avec sa mère, fatigue ou pas fatigue, elle bégaie toujours à un moment ou à un autre.
— C’est quoi alors ?
— Écoute, je n’ai plus beaucoup de b-batterie…
— Ah… Et la durée non plus, je suppose, on ne la connaît pas. Tu travailles, tu remplaces quelqu’un. Et un jour, on te dit que c’est fini, que tu peux rentrer chez toi, c’est ça ?
Il faudrait trouver quelque chose « de bien senti », c’est une expression de sa mère. Alex ne trouve pas. Ou plutôt si, elle trouve mais toujours après, trop tard, quand elle a raccroché, dans l’escalier, dans le métro. Elle se taperait dessus quand elle trouve. Elle se répète la phrase ratée, elle rejoue la scène revue et corrigée pendant des jours parfois, c’est aussi vain que nocif mais c’est plus fort qu’elle. Elle l’enjolive, au fil du temps ça devient une histoire totalement nouvelle, un combat dont Alex remporte chaque round et puis, dès qu’elle appelle de nouveau sa mère, elle est K-O dès le premier mot.
Sa mère attend, silencieuse, incrédule. Alex cède enfin :
— Il faut vraiment que je te laisse…
— D’accord. Ah si, Alex !
— Oui ?
— Je vais bien moi aussi, c’est très gentil de t’en inquiéter.
Elle raccroche.
Alex, le cœur lourd.
Elle s’ébroue, ne plus penser à sa mère. Se concentrer sur ce qu’il y a à faire. Trarieux, affaire classée. La police, hors du coup. Sa mère, terminé. Maintenant, un SMS à son frère.
« Je pars pour (elle réfléchit un court instant, cherche parmi les destinations possibles) Toulouse : un remplacement. Préviens la reine mère, pas le temps de l’appeler — Alex. »
Il mettra largement une semaine avant de transmettre l’information. S’il le fait.
Alex respire, ferme les yeux. Elle y arrive. Pas à pas, elle fait tout ce qu’il faut faire malgré la fatigue.
Elle refait ses pansements pendant que son estomac hurle à la faim. Elle va se regarder dans le miroir en pied de la salle de bains. Dix ans de plus, oui, facile.
Alors, une douche qu’elle termine presque froide, elle en tremble, dieu que c’est bon d’être vivante, une friction des pieds à la tête, la vie remonte, dieu que c’est bon quand ça fait mal de cette manière-là, un pull à même la peau, ça gratte, avant elle détestait, aujourd’hui c’est ça qu’elle veut, que ça gratte, ressentir son corps vivant, jusque sur sa peau. Un pantalon en lin, flottant, large, informe, une laideur mais de la souplesse, quelque chose de vague et de caressant, sa carte bancaire, la clé de l’appartement, au passage, bonjour madame Guénaude, oui revenue, en voyage c’est ça, très bien. Le temps ? Formidable, dans le Sud, forcément, oui. L’air épuisé ? Oui, mission difficile, pas beaucoup dormi ces derniers jours, oh rien, un torticolis, rien de grave, ah ça ? Elle montre son front, une chute idiote. L’autre : eh bien alors, on ne tient plus sur ses jambes ? Rire, oui bonne soirée à vous aussi. Et la rue, cette lumière bleutée de début de soirée, belle à pleurer. Alex est secouée d’une sorte de fou rire intérieur, la vie est magnifique, voici l’épicier arabe, très beau cet homme qu’elle n’a jamais regardé, il est très beau, elle s’écouterait, elle lui caresserait la joue en le fixant jusqu’au fond des yeux, elle rit de se sentir si pleine de vie. Tout ce qu’il faut pour tenir un siège, toutes ces choses dont elle se méfie et qui sont, à cet instant, comme des récompenses, des chips, des crèmes au chocolat, du fromage de chèvre, du saint-émilion, et même une bouteille de Bailey’s. Retour à l’appartement. Le moindre effort l’épuise et pourrait la faire pleurer. Soudain un étourdissement. Elle se concentre, guette, parvient à le faire reculer, elle prend l’ascenseur avec toutes ses courses si lourdes. Tellement envie de vivre. Pourquoi la vie n’est-elle pas toujours comme à cet instant ?
Alex, nue dans sa vieille robe de chambre informe, passe devant le miroir en pied. Cinq ans de plus, bon, allez, six. Elle va remonter très vite, elle le sait, elle le sent. Retirez les plaies et les bosses, les cernes et les rides, les épreuves et le chagrin, qu’est-ce qui reste, Alex superbe. Elle ouvre le peignoir bien grand, se regarde nue, ces seins, ce ventre… Et forcément, elle se met à pleurer, debout, face à sa vie.