Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Le départ aurait lieu le 9 juillet par le train de 18 h 43. Les valises étaient bouclées depuis l’avant-veille, les malles de vêtements parties quatre jours plus tôt. Madeleine avait vérifié, à peu près toutes les heures, qu’elle disposait bien des billets, des passeports, elle avait harcelé le personnel de maison avec un tas de détails qui traduisaient son manque d’expérience des voyages, le plus loin qu’elle était allée, c’était Aurillac, chez une cousine par alliance, elle avait neuf ans…
Mais le 9 juillet, jour du départ, une nouvelle éclata comme un coup de tonnerre : Le Matin titra en première page « Grave menace sur le pétrole roumain ».
Madeleine était assise au guéridon où elle entamait son petit déjeuner en attendant l’arrivée de Léonce. La tasse de thé chuta au sol, Madeleine fut saisie d’un vertige qui l’obligea à se retenir au bord de la table qui bascula aussitôt, tout était par terre, elle aussi tombée à genoux. Avec la certitude des esprits intranquilles, elle savait que cette nouvelle en annonçait d’autres.
Plusieurs minutes lui furent nécessaires pour maîtriser ses tremblements et parvenir à lire l’article dans son entier :
Le consortium roumain chargé du forage et de l’exploitation des gisements pétroliers en plaine de Pannonie vient de se déclarer « en difficulté majeure » et, menacé de faillite, sollicite l’aide du gouvernement roumain.
Le gouvernement français aurait déjà, par l’intermédiaire du conseiller commercial en poste à Bucarest, exigé des explications des autorités roumaines, car le grand emprunt a été principalement servi par des investisseurs français qui ont toute raison, aujourd’hui, de craindre le pire. Le dernier espoir pour les actionnaires se nomme l’État roumain…
Madeleine marchait dans la pièce, déchiquetant fiévreusement le journal, en proie à une angoisse qui l’empêchait de penser, de réfléchir, et Léonce qui était en retard…
Elle sonna, donna l’ordre au chauffeur d’aller chercher Mlle Léonce chez elle, tout de suite, c’était urgent.
Un doute l’assaillit. L’information du Matin était-elle si certaine que cela ?
Elle se précipita sur Le Temps, sur Le Figaro. Tous reprenaient, à la virgule près, la même information. Ne variait que la perception de la gravité de la situation qui, d’un titre à l’autre, passait de « vivement préoccupante » à « alarmante ». Charles ? Gustave ? André ? Léonce ? Vers qui devait-elle se tourner ?
Elle fit téléphoner à Joubert.
— Non, appelez plutôt M. Charles Péricourt.
La femme de chambre regardait, sur le tapis, le plateau, les toasts, le confiturier, la théière renversés.
— Non, appelez…
Joubert ? De quel conseil serait-il aujourd’hui ? Charles ?
— Oui, c’est cela, faites appeler M. Péricourt !
Le bureau de Charles ne répondait pas, appelez M. Joubert. Mais M. Joubert était occupé.
Madeleine, comme prise d’une brusque inspiration, remonta en courant, lissa des deux mains les articles froissés, les relut… Respire, se disait-elle, ça ne peut pas être une telle catastrophe. C’était bien cela ! Le consortium « vient de demander » l’aide du gouvernement roumain ! Rien n’était encore joué ! Le pire n’était pas certain. Et d’ailleurs… Elle se précipita sur le secrétaire, en arracha littéralement les tiroirs et, à genoux sur le parquet, elle dépeça les dossiers que Gustave lui avait laissés.
C’est ça ! Ouf. Elle était hors d’haleine, son cœur battait à une cadence alarmante. Elle fit un effort pour retrouver un semblant de calme. Voilà, c’est ce que Joubert avait dit : « Pas plus de la moitié de vos avoirs dans votre… pétrole roumain. » Cela représentait la moitié de sa fortune. De sa fortune à elle ! Parce que celle de Paul était indemne, placée en obligations du Trésor ! Dame, se dit-elle, on peut vivre avec la moitié de la fortune de Madeleine Péricourt, quoiqu’elle n’imaginât pas concrètement quelle incidence cela aurait sur sa vie.
« Il faut diversifier, cela tombe sous le sens, avait scandé Gustave. Composer un portefeuille cohérent. » Elle feuilletait l’énorme dossier à la recherche de… Là ! Gustave lui avait fait prendre des actions dans des sociétés anglaises (Somerset Engineering Company), italiennes (Gruppo Prozzo), américaines (Forster, Templeton & Grave)…
Maintenant qu’elle était certaine de n’avoir pas tout perdu, mais seulement la moitié, ce risque de débâcle lui provoquait une colère, une rancune dont elle était la seule exclue : c’était de la faute de tout le monde, de Charles qui l’avait alertée sur une crise hypothétique qui n’était finalement jamais survenue, de Gustave qui n’avait pas trouvé les mots pour la convaincre, des journaux qui se gardaient bien de rappeler qu’ils étaient les premiers à avoir vanté les avantages d’une affaire dont ils annonçaient à présent la déconfiture, de Léonce qui la première avait évoqué… Et d’ailleurs, où était-elle ? S’il y avait un jour où la présence de son amie était indispensable, c’était bien… Mon Dieu, il était dix heures du matin, on partait par le train du soir et elle n’était pas encore montée voir Paul pour l’informer.
En découvrant le visage dévasté de sa mère, il voulut poser une question, mais lorsqu’il était en proie à une émotion trop vive, il ne trouvait même pas les premières syllabes. Il saisit son ardoise : « Qu’y a-t-il, maman ? »
Madeleine éclata en larmes. Agenouillée près du fauteuil de son fils, elle pleura longuement en balbutiant, ce n’est rien mon chéri, un petit problème, je t’assure, mais Paul avait du mal à croire que ce qui jetait sa mère dans un tel désespoir puisse n’être rien.
« Léonce n’est pas avec toi ? » écrivit-il. Cette question eut au moins le mérite d’interrompre la crise de larmes de Madeleine qui se releva difficilement.
— C’est fini, mon chéri, ça va passer, ce n’est rien. Mais ce voyage, mon ange, ça ne va pas être possible…
Le hurlement de Paul tétanisa la maison entière.
Madeleine fut glacée par le visage de son fils, méconnaissable, et par son cri qui venait de la gorge, du ventre, de l’âme, si intense et désespéré que sa première pensée fut que Paul allait à nouveau se précipiter par la fenêtre. Elle pressa sa tête contre elle, ça va aller mon amour, là, on va trouver une solution, il sanglotait, je te le promets, là, là, maman va trouver…
— Je vais être retenue… pour affaires. Mais Léonce va partir avec toi !
Elle était très heureuse de son idée. Elle éloigna Paul pour le regarder dans les yeux.
— Qu’en dis-tu ? C’est Léonce qui t’accompagnera, tu veux bien ?
D’accord, fit-il, il était très pâle, oui, d’accord, Léonce.
La femme de chambre vint alors prévenir que M. Joubert était là.
Madeleine portait son déshabillé du matin froissé, taché de thé et de confiture, elle était décoiffée, le visage ravagé par les larmes et l’inquiétude… Elle comprit, dans le regard de Gustave, la vulgarité du spectacle qu’elle offrait. Il n’avait pas prononcé un mot, elle était déjà sortie en murmurant je reviens. Quand elle fut de retour, après s’être donné un coup de peigne et avoir enfilé un peignoir décent, Gustave n’avait pas bougé. C’était rare de le voir les mains vides, presque inquiétant.
— Quand j’ai lu les nouvelles, dit-il sobrement, j’ai pensé qu’il valait mieux que je vienne…