Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Non loin de Buenos Aires, l’archevêque « bergoglien » de Montevideo, en Uruguay, Daniel Sturla, monte au créneau tout aussi soudainement en s’exprimant sur la question des homosexuels. Il ira jusqu’à rendre publique par la suite une contribution sur la question gay au synode.
— Je ne connaissais pas encore le pape François. Je me suis mobilisé spontanément parce que les temps ont changé et qu’ici, à Montevideo, il était devenu impossible de ne pas avoir de compassion pour les homosexuels. Et vous savez quoi ? Il n’y a eu aucune opposition ici contre mes positions pro-gays. Je crois que la société est en train d’évoluer partout, ce qui aide l’Église à avancer sur la question. Et chacun découvre que l’homosexualité est un phénomène très large, y compris au sein de l’Église, me dit Sturla lors d’un long entretien dans son bureau à Montevideo. (Le pape François l’a créé cardinal en 2015.)
Un autre ami du saint-père se dépense sans compter : le cardinal du Honduras Óscar Maradiaga. Coordinateur du C9, le conseil des neuf cardinaux placé auprès de François, l’archevêque enchaîne les voyages dans toutes les capitales d’Amérique latine, accumulant les « miles » sur sa carte Platinum. Partout, cet « évêque d’aéroport » distille la pensée de François en public, et en petit comité, sa stratégie ; il recrute aussi des soutiens, informe le pape sur son opposition et prépare les plans de bataille. (En 2017, Óscar Maradiaga sera mêlé à une affaire de corruption financière, dont l’un des bénéficiaires serait son adjoint et un intime : cet évêque auxiliaire a été soupçonné par la presse de « sérieuses inconduites et connexions homosexuelles »◦– lequel a finalement présenté sa démission en 2018. Dans sa « Testimonianza », Mgr Viganò porte également un jugement sévère sur Maradiaga au sujet des questions d’abus homosexuels. À ce stade, l’affaire est toujours en cours et les prélats cités sont présumés innocents.)
Au Brésil, un grand pays catholique – le plus important au monde avec une communauté estimée à 135 millions de fidèles et une véritable influence au synode avec ses dix cardinaux –, le pape s’appuie sur ses proches : le cardinal Cláudio Hummes, archevêque émérite de São Paulo, le cardinal João Bráz de Aviz, ancien archevêque de Brasilia, et sur le nouvel archevêque de la capitale brésilienne, Sérgio da Rocha, qui sera crucial au synode, et qu’il remerciera en le créant cardinal peu après. Il les charge de marginaliser l’aile conservatrice incarnée notamment par un cardinal anti-gay, l’archevêque de São Paulo Odilo Scherer, proche du pape Benoît XVI. La bataille traditionnelle Hummes-Scherer, qui définit les rapports de force au sein de l’épiscopat brésilien depuis longtemps, redouble d’intensité à cette occasion. François sanctionnera d’ailleurs Scherer, en l’éjectant sans préavis de la curie, au moment où il élèvera à la pourpre Sérgio da Rocha.
Une tension récurrente que me résume Frei Betto, un célèbre dominicain et intellectuel brésilien, proche de l’ancien président Lula et l’une des figures clés de la théologie de la libération :
— Le cardinal Hummes est un cardinal progressiste qui a toujours été en faveur des causes sociales. C’est un ami du pape François, sur lequel il peut compter. Le cardinal Scherer, en revanche, est un homme limité et un conservateur, qui n’a aucune fibre sociale. Il est très traditionnel, me confirme Betto, lors d’un entretien à Rio de Janeiro.
Lorsque je l’interviewe, le cardinal Odilo Scherer me fait une bien meilleure impression. Affable et un peu roublard, il me reçoit en chemise bleu-de-ciel, un stylo Montblanc qui dépasse en noir et blanc de sa poche, dans son magnifique bureau de l’archevêché de São Paulo. Là, durant un bel entretien, il prend soin de dédramatiser les tensions au sein de l’Église brésilienne, dont il est le plus haut dignitaire :
— Nous avons un pape, un seul : François ; nous n’en avons pas deux, même s’il y a un pape émérite. Quelquefois des gens n’aiment pas ce que dit François, alors ils se tournent vers Benoît XVI ; d’autres n’aiment pas Benoît, alors ils sont avec François. Chaque pape a son charisme propre, sa personnalité. Un pape complète l’autre. Ils contribuent ensemble à une vision équilibrée de l’Église. Il ne faut pas monter un pape contre l’autre.
Les États-Unis sont un autre pays décisif, qui compte dix-sept cardinaux, dont dix votants. Étrange monde, au demeurant, que François connaît mal, et où les cardinaux rigides qui mènent une double vie sont nombreux. N’ayant guère confiance dans le président de la Conférence épiscopale américaine, le soi-disant libéral Daniel DiNardo, un opportuniste ratzinguérien sous Ratzinger devenu pro-François sous François, le pape découvre, interloqué, qu’il a peu d’alliés dans le pays. Voilà pourquoi il fait le choix de s’appuyer sur trois évêques gay-friendly peu connus : Blase Cupich qu’il vient tout juste de nommer archevêque de Chicago, lequel se montre favorable aux couples homosexuels ; le versatile Joseph Tobin, archevêque d’Indianapolis et aujourd’hui de Newark, où il a accueilli des homosexuels mariés et des catholiques activistes LGBT ; enfin Robert McElroy, un prêtre libéral et pro-gay de San Francisco. Ces trois soutiens de François aux États-Unis se dépenseront sans compter pour le synode et seront récompensés de la pourpre en 2016, pour les deux premiers, alors que McElroy sera nommé évêque de San Diego durant les débats.
En Espagne, France, Allemagne, Autriche, aux Pays-Bas, en Suisse ou en Belgique, François cherche aussi des alliés et se rapproche des cardinaux les plus libéraux, tels l’Allemand Reinhard Marx, l’Autrichien friendly Christoph Schönborn ou l’Espagnol Juan José Omella y Omella (qu’il nommera archevêque de Barcelone peu après, puis créera cardinal dans la foulée). Dans un entretien au journal allemand Die Zeit le pape lance d’ailleurs une idée appelée à un bel avenir : l’ordination des fameux viri probati. Plutôt que de proposer l’ordination des femmes ou la fin du célibat des séminaristes – casus belli pour les conservateurs –, François souhaite ordonner des hommes catholiques mariés d’âge mûr, une manière de répondre à la crise des vocations, de freiner l’homosexualité dans l’Église et de tenter de limiter les cas d’abus sexuels.
En multipliant les débats sur le terrain, le pape met les conservateurs sur la défensive. Il les « cornérise », selon le mot d’un prêtre qui a travaillé pour le synode, et montre qu’ils sont minoritaires dans leur propre pays.
Le pape a été clair, dès 2014 : « Pour la plupart des gens, la famille [telle qu’imaginée par Jean-Paul II au début des années 1980] n’existe plus. Il y a les divorces, les familles arc-en-ciel, les familles monoparentales, le phénomène de la gestation pour autrui, les couples sans enfant, les unions de même sexe… La doctrine traditionnelle restera certainement, mais les défis pastoraux exigent des réponses contemporaines, qui ne peuvent plus venir de l’autoritarisme ni du moralisme. » (Ces propos audacieux et non démentis du pape ont été rapportés par le cardinal du Honduras, Óscar Maradiaga, ami personnel de François.)
Entre les deux synodes de 2014 et 2015, la bataille entre libéraux et conservateurs prend donc de l’ampleur et s’étend à tous les épiscopats, tandis que François continue sa politique des petits pas.