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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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Joey poussa la Yamaha jusqu’à l’entrée de la maison et la gara dans l’ombre, derrière le garage. Une lumière brûlait chez les Newcomb, aussi, le genre de lumière que les gens laissent allumée quand ils sont absents, et censée effrayer les cambrioleurs – censés, eux, tomber bêtement dans le panneau. Beth suivit Joey dans le jardin. Rien que des ombres et de l’herbe mouillée, ici. Des odeurs de pelouse, de terreau, de pluie.

La paranoïa de Beth montait en flèche. Le problème, quand on est shooté, c’est qu’on a parfois des moments d’intense lucidité, comme une fenêtre qui s’ouvre. Beth abhorrait et redoutait ces excès de clairvoyance. Ce qu’elle découvrait était rarement de nature plaisante.

Ce soir, elle se vit seule. Elle se sentit seule sur cette pelouse noire et seule sur la planète, plus seule qu’elle ne l’avait jamais été.

La solitude, elle connaissait. Elle connaissait depuis son quatorzième anniversaire, quand sa mère l’avait envoyée dans une clinique de Portland pour désamorcer une bombe à retardement déposée dans ses ovaires par Martin Blair, son petit copain du moment, quinze ans, absous par le statut social de sa famille, citadelle de l’immobilier régional, Blair Realty Blairs, Martin qui avait pavoisé auprès de ses copains : il avait mis une fille enceinte… Seule sur la table pour l’intervention, et seule quand elle était revenue à l’école, la plus jeune traînée de Buchanan – merci, Martin. Seule à sa table, dans la cafétéria. Seule mais cible des regards, des rires étouffés dans les couloirs, des propositions malhabiles des ados acnéiques poussés par leurs pulsions testiculaires. Seule et en proie à une honte si intense qu’après un temps elle avait perdu l’habitude de rougir.

Mais la solitude d’alors n’était pas la même que celle d’aujourd’hui.

Toutes ces maisons, songeait-elle… Elles n’abritaient pas de familles, pas d’individus ; elles abritaient quelque chose d’autre, quelque chose qui n’avait plus d’humain que l’apparence.

Joey brisa la vitre de la porte de derrière et passa la main pour atteindre le verrou. Beth rentra la tête dans les épaules ; le bruit lui fit l’effet d’un coup de cymbales retentissant.

Brusquement, ce casse ne l’amusait plus. Plus du tout.

Peut-être qu’elle avait envie d’une vie normale, de choses normales, après tout… elle ne s’était jamais autorisée à l’imaginer. Ne serait-ce que l’imaginer. Mais ce serait de toute façon préférable à cambrioler une maison vide par une nuit pluvieuse. Préférable à rouler à moto avec Joey Commoner sur une route sombre. Préférable à l’avenir effroyable qu’elle pouvait envisager à présent que ces monstres avaient envahi le monde.

Il traînait des odeurs de bombe désodorisante et de vieille cuisine. Beth se sentit rejetée, criminelle.

Joey, lui, semblait au contraire complètement émoustillé par la situation. Ses yeux brillaient ; il se déplaçait à petits pas souples. C’était la chambre du rez-de-chaussée que les Newcomb avaient laissée allumée ; la lumière projetait des ombres allongées dans le couloir. Joey s’y dirigea en premier ; il ouvrit les tiroirs de la commode et renversa leur contenu par terre, ramassant au passage une poignée de billets de vingt dollars, sans doute l’argent de poche de Mme Newcomb, et un porte-clés Volvo. Beth était muette, paralysée par sa présence coupable dans une chambre qui n’était pas la sienne. Ses yeux enregistraient des détails qu’elle essayait aussitôt d’oublier : le dessin japonais du dessus-de-lit, frêles oiseaux en traits de plume ; les brûlures de cigarettes sur la commode de chêne. Enfin, pire que tout, les chemises de nuit de Mme Newcomb et les caleçons de son mari entassés par terre et baignant dans le parfum capiteux que Joey venait de déverser sur eux. C’est en cela que consistait le vrai crime, songea Beth : voir.

— C’est trop con, dit-elle. Ça ne me plaît pas.

— C’est toi qui as eu l’idée.

— Je sais, mais…

Peine perdue. De toute façon, il n’écoutait pas. Il était déjà parti, dissous dans la lumière diffuse du couloir, et Beth fut contrainte de courir derrière lui pour ne pas se retrouver seule, avec sa conscience pour unique compagnie.

Le pire était encore à venir.

Elle perdit toute notion de temps tandis que Joey fourrageait dans la maison. Il naviguait avec aisance dans l’obscurité, comme guidé par un instinct purement animal. Il prenait possession de la maison plus qu’il ne la cambriolait, songea Beth. Il la violait. Partout il laissait son empreinte : tables renversées, portes ouvertes, placards éventrés. Elle le suivait, hébétée, incapable de réagir, priant pour qu’il en finisse, pour qu’ils s’en aillent enfin.

Dans le placard d’un couloir, Joey décrocha le gros lot, une caméra – depuis quand s’intéressait-il à la vidéo ? – pas plus grande qu’une boîte à savon. Assez petite pour être glissée dans son blouson. Prends-la, songea-t-elle. Et puis tirons-nous d’ici !

Elle se détourna. Et vit la lueur rouge projeter l’ombre des larmes de pluie contre le mur… une lueur clignotante Lugubre et menaçante.

La terreur la paralysa avant même qu’elle n’ait pu mettre un nom dessus. Elle tira Joey par le bras, si brutalement qu’il trébucha.

— Joey ! La police… une voiture de police…

La prenant par le poignet, il l’écarta de la fenêtre. Tout allait trop vite, maintenant. Plus le temps de réfléchir. Elle suivit Joey qui l’entraîna vers la porte de derrière, dans le jardin trempé. Il longea le mur jusqu’au coin du garage. Elle gardait une main accrochée à son blouson.

On va être arrêtés, songea-t-elle. Jugés. Envoyés en prison.

Ou bien…

Ou bien quelque chose de pire.

Quelque chose de nouveau.

Par pitié, que ce soit la prison, se dit-elle. Pas un sévice inhumain, comme des petites bêtes dans le cerveau, une sorte de châtiment extraterrestre.

Elle se sentait sur le point de fondre en larmes. Mais Joey la tira brusquement par la main. Plus le temps de pleurer non plus.

Il enfourcha sa moto et démarra tandis que Beth sautait derrière lui.

De là, dissimulée dans l’ombre du garage, Beth put clairement voir la voiture. Une voiture noir et blanc de la police de Buchanan. Garée au coin de la rue, elle ne bloquait pas l’accès de la maison. Il n’y avait aucun bruit. Rien que ce gyrophare clignotant qui éclairait la rue par intermittence. Lumière rouge sous les gouttières dégoulinantes, lumière rouge grimpant le long des troncs et disparaissant dans le feuillage. Personne n’était sorti pour assister au spectacle – pas de voisins sur le pas de leur porte ou à leur fenêtre. Peut-être savent-ils déjà ce qui se passe, songea Beth. Peut-être n’ont-ils pas besoin de regarder pour être au courant.

La Yamaha vrombit ; Beth se cramponna désespérément à Joey et à la selle tandis qu’ils fonçaient dans l’allée. Beth pouvait maintenant voir l’homme assis dans la voiture, du moins l’ombre de son visage alors qu’il se tournait pour les suivre des yeux. La voiture était silencieuse, moteur coupé. Beth s’attendit à entendre hurler la sirène, rugir le moteur, crisser les pneus ; s’attendit à ce qu’ils soient pris en chasse, une poursuite dangereuse dans ces rues raides et glissantes.

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