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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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— Il y en a des milliers, dit Kindle. Plus, même.

Les engins commencèrent à se déplacer, rayonnant à partir de leur base vers les arbres et le long des pistes cyclables comme une foule hideuse, une armée odieuse de touristes en vadrouille.

Comme des fourmis se déversant soudain hors de leur fourmilière en péril, songea Matt.

— Il y en a un pour toutes les villes, tous les patelins de l’Amérique du Nord, dit Kindle.

— Comment savez-vous ça ?

— Le type des infos l’a annoncé. Par contre, ne me demandez pas comment il le sait, lui.

— Et qu’est-ce qu’ils font ?

Kindle haussa les épaules.

— Ce sont des « Serveurs », d’après la télé.

— Des Serveurs ?

— C’est le nom que le journaliste leur a donné. Me regardez pas comme ça, j’y suis pour rien. C’est pas moi qui fais les infos.

Matt se tourna de nouveau vers l’écran. Un Serveur apparut en gros plan. C’était un objet noir mat, sans rien de particulier et qui semblait aussi serviable qu’une massue, une torpille ou une emboutisseuse.

— Asseyez-vous, Matthew, dit gentiment Kindle. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

Plus tard, une fois remis du choc, Matt répéta à Kindle ce que Jim Bix lui avait expliqué quant aux « néocytes » et aux possibilités de transformations physiques du corps.

Kindle resta un instant songeur.

— Matthew, dit-il enfin, avez-vous jamais entendu parler des « nourrices à bois » ?

Matt répondit que non – était-ce quelque chose qu’on trouvait dans les crèches ?

— Non, rien à voir. Dans les années 80, j’ai travaillé un temps au Canada, sur un chantier forestier près de Vancouver. On trouve des forêts incroyables, là-bas. Elles n’ont pas connu d’incendie depuis des lustres, et certains cèdres ont plus de huit cents ans. C’est des arbres étonnants. Et comme il pleut sans arrêt la moitié de l’année, on trouve aussi ce qu’ils appellent des forêts humides, comme des forêts tropicales. De la végétation très dense, luxuriante.

« Dans ce genre d’endroit, tout finit par pourrir. Et chaque fois qu’un de ces énormes sapins, cèdres ou séquoias, tombe, ce n’est pas seulement un arbre mort. C’est de la nourriture. Il devient ce qu’on appelle une nourrice à bois, parce que, entre autres, il nourrit de nouveaux arbres qui poussent. Quand il pourrit, ce tronc peut contenir plus d’organismes qu’il y a de gens sur la surface de la Terre. Il est tellement plein de vie qu’il chauffe – ça va jusqu’à cinq ou six degrés de plus que l’air ambiant.

— C’est très intéressant, dit Matt, mais…

— J’ai presque fini. Bon sang, ce que les docteurs peuvent être impatients ! Je veux seulement dire que je me demande si la Terre n’est pas devenue une nourrice à bois. On n’arrête pas de parler de la pollution, du réchauffement de l’atmosphère, etc. Les gens s’interrogent de plus en plus : est-ce qu’on est en train de tuer la Terre ? Moi j’ai une théorie, et c’est qu’on l’a déjà tuée. Elle est morte. Comme une nourrice à bois. Et tous ces organismes se jettent sur la pourriture. Peut-être bien que l’humanité constitue déjà le premier stade du pourrissement, comme des champignons qui rongent l’écorce. Ensuite, c’est les insectes qui arrivent pour manger le bois en putréfaction, et les oiseaux mangent les insectes…

— C’est dégoûtant, dit Matt.

— Un peu, oui. C’est pourtant comme ça que fonctionne la nature. Pourquoi est-ce que ça devrait être différent quand on parle de la planète ? Ces engins de l’espace, le vaisseau, les octaèdres, les Serveurs…

Kindle, une fois de plus, haussa les épaules.

— Ils ont flairé la pourriture, c’est tout.

Les hypothèses de Kindle n’étaient pas particulièrement euphorisantes, et Matt quitta la chambre en proie à une déprime sourde. Il était près de 18 heures, et il avait gâché un après-midi à regarder des horreurs à la télévision avec Kindle. Il était temps de rentrer.

De dîner avec Rachel. Une nouvelle soirée pesante en perspective.

Il en était venu à redouter ces fins de journée.

Et ce soir, en plus, la théorie de Kindle, son analogie avec la forêt humide, l’obsédait. Et si la Terre était vraiment une nourrice à bois ? Et si ce vieil ours atrabilaire avait raison ?

Mais il pensa à Jim Bix, à son sourire figé, à son sang couleur de vieille huile de moteur.

Et une pensée plus horrible encore lui traversa l’esprit : et si Jim était lui-même une nourrice à bois ?

Un organisme tout neuf poussait dans la coque vide de son corps.

Peut-être Lillian était-elle une nourrice à bois.

Peut-être l’étaient-ils tous.

14

Le casse

Habituée à voir le vaisseau spatial suspendu dans le ciel clair, Beth Porter n’y pensait que rarement. C’était un sujet de débats à la télé, au même titre que la guerre ou l’économie. Rien de plus. Or il n’y avait jamais eu de conflit à Buchanan, et l’économie se résumait à la mise à pied, ou non, des employés de l’usine. Le vaisseau, somme toute, ne représentait guère plus qu’un point lumineux dans le ciel, pas plus menaçant qu’un réverbère.

Du moins le pensait-elle jusqu’alors.

Mais aujourd’hui, force lui était de reconnaître que le monde changeait. Il commençait même à devenir passablement angoissant.

Elle passa la soirée de vendredi chez Joey Commoner. C’est là qu’ils décidèrent de faire leur casse.

Joey habitait chez son père, lequel, divorcé, travaillait à mi-temps dans les travaux publics. Il était parti en juillet passer deux ou trois mois à Seattle, sur un chantier ; il vivait avec sa petite amie, une linotypiste d’origine canadienne qui avait été secrétaire dans une entreprise de cartonnage à Buchanan. Joey avait donc la maison pour lui tout seul pendant l’été.

La fête du Travail, le premier lundi de septembre, était passée, et Joey ne savait toujours pas quand son vieux comptait revenir. Le père avait téléphoné trois fois depuis Contact, mais Joey se fermait comme une huître dès que Beth lui demandait ce qu’il avait dit. De toute évidence, Joey, lui non plus, n’était pas rassuré du tout par les événements survenus depuis ce fiévreux vendredi soir.

Alors ils étaient assis là, au sous-sol, dans l’appartement privé de Joey, une chambre avec une salle de bains particulière et même une kitchenette. Et ils regardaient un film vidéo en fumant un joint.

Joey était un drogué prudent. Il se méfiait de la dope et se bornait à une soirée par semaine de fumette effrénée, généralement le vendredi. C’est pourquoi on le voyait toujours le vendredi soir au 7-Eleven où il achetait des tartes surgelées et des glaces. Car Joey Commoner avait trois vices : la marijuana, les tartes aux cerises et la glace à la vanille. Une fois qu’il la connut bien, il invita Beth à se joindre au rituel. Ce qu’elle fit dès qu’elle fut de service de jour.

Elle-même se défiait de la drogue. Contrairement à la réputation calomnieuse qui l’avait cramponnée pendant ses années de lycée, elle n’était pas chaude pour enfreindre la loi… en tout cas, pas à cette époque.

Toutefois, elle ne fut pas longue à découvrir que cette débauche de tartes et de joints du vendredi soir n’était pas le travers le plus inquiétant de Joey. D’une certaine manière, cette innocente manie avait même ses bons côtés. Joey Commoner complètement shooté était accessible, voire un peu plus humain. Il se tapait les cuisses en hurlant de rire devant les pitreries de Mel Brooks ou un vieux Laurel et Hardy, puis ils bâfraient la tarte aux cerises et la glace jusqu’à en avoir les lèvres rouge pompier, et, tôt ou tard, ils faisaient l’amour. Parce que, shooté, Joey lui faisait l’amour. Les autres fois, il se contentait de la baiser.

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