Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Aussi Beth en vint-elle rapidement à guetter ces vendredis avec impatience. Elle aurait apprécié celui-ci comme les autres, n’était ce qu’elle vit ce soir-là à la télévision.
Une fois le film vidéo terminé, Joey rembobina la bande ; au moment où il appuyait sur la touche rewind, les informations occupèrent l’écran. Un octaèdre s’ouvrait, quelque part en Europe.
Beth reposa sa part de tarte aux cerises, et Joey sa glace à moitié fondue ; tous deux fixèrent l’écran, ahuris, la mâchoire pendante.
— Bon Dieu de merde… murmura Joey, avec un mélange de stupeur et de profond malaise.
Beth, complètement stoned, fut surtout impressionnée par un gros plan fixe de ce que le présentateur appelait un Serveur. Elle se rappela ses cours de biologie en dernière année de lycée, quand elle collait son œil sur le microscope pour étudier, sur de la moisissure de mie de pain, des petits bâtonnets noirs en forme d’épingles nommés « sporangiophores » – un mot qui lui avait échappé le jour de l’examen mais qui lui revenait à présent avec l’étrange lucidité propre à ce genre de trip. C’est à ça que ressemblaient ces Serveurs. Une foule de sporangiophores se déversant sur le paysage. Très bientôt dans votre ville, si elle avait bien compris le commentaire.
Cette fois, ils charriaient. Joey éteignit la télé et lui tourna le dos.
Joey avait fait sienne la philosophie de l’autruche. Il s’intéressait par exemple à l’électronique ; il construisait même des chaînes hi-fi, des radios et d’autres choses encore, ce qui, au début, avait fasciné Beth. Parce que, comme tout le monde, elle avait un moment soupçonné Joey d’avoir un cerveau à peine plus grand qu’un dé à coudre. Il décryptait en fait les circuits imprimés mieux qu’il ne lisait l’anglais. On trouvait toujours des fils et des pièces détachées traînant dans un coin et, souvent, il flottait une odeur de soudure dans la pièce. Jusque-là, rien à redire. Mais Beth s’était rendu compte que l’électronique n’était pas seulement pour Joey une expression de sa créativité ; c’était un mur, un fossé, une forteresse. Il s’en servait pour repousser tout ce qui l’effrayait. Même Beth.
À présent, angoissé par ce qu’il venait de voir aux informations, il commençait à ne plus tenir en place. Comme s’il attendait que Beth décampe pour se jeter sur ses diodes et ses transistors. Merde, pas ce soir, se dit-elle. Elle n’avait pas envie de se retrouver seule.
C’est alors que l’idée du casse germa dans son esprit.
Pour elle, il s’agissait de forcer son attention, rien de plus. Au début, l’attention de Joey, elle s’en moquait comme de l’an 40. Mais plus maintenant. Elle en avait soudain désespérément besoin. Non qu’elle eût des rivales ; Joey ne s’était jamais vraiment intéressé aux femmes, à l’exception peut-être de la prostituée de Tacoma. C’est contre la forêt épaisse qui envahissait la tête de Joey qu’elle se battait. Là où il aimait à se perdre. Là où elle ne pouvait le rejoindre.
Mais l’acte de vandalisme dans le cimetière, le mois dernier, avait eu l’air de lui fouetter le sang. Alors pourquoi ne pas remettre ça ? Quelque chose d’analogue, mais en plus audacieux encore. Pourquoi pas un casse ?
Elle posa la question. Joey demeura songeur.
— Où ? s’enquit-il.
— Chez les Newcomb, improvisa-t-elle. Tu connais ? C’est la maison sur View Ridge avec deux statues de faux marbre sur la pelouse. Bob Newcomb était le patron de mon père, à l’usine. Il est en vacances depuis le 1er août. Quelque part au Mexique. Mon père prétend que tous ceux qui vont au Mexique en août sont des cons.
— Les grandes vacances, dit Joey.
— Si ça se trouve, ils ne reviendront même jamais.
À cause de Contact. Mais elle le garda pour elle.
— Deux statues et un jardin avec un cadran solaire ? dit-il.
— Ouais, c’est bien ça.
— Elle est moche à faire pleurer, cette baraque, Beth.
— Il y a peut-être quelque chose d’intéressant à l’intérieur.
Il haussa les épaules.
— Qu’est-ce qu’on cherche ?
— J’en sais rien, moi !
— On pourra rien revendre. Tu sais comment on revend des trucs volés ?
Elle n’en avait pas la moindre idée.
— On pourrait juste tout foutre en l’air. Ou piquer ce qui nous fait envie. La chaîne, par exemple.
— Ou des appareils photo, dit Joey que l’idée commençait à exciter. Ou même une caméra vidéo ou un truc dans le genre. Sauf que s’ils sont en vacances, ils les ont sûrement emportés.
Soudain, il était accroché. Allumé comme une ampoule.
Il y avait en Joey une violence congénitale qui ne demandait qu’à jaillir, et Beth avait ouvert le robinet. Étrange talent que celui de pousser Joey Commoner au crime. Un talent dont elle ne tirait qu’une gloire incertaine.
La dope, la délinquance…
Dangereux, Beth.
Souhaitait-elle vraiment faire ce casse ? Peut-être cette idée n’avait-elle de sens qu’au regard d’une logique embrumée de marijuana. Une de ces idées en rond de fumée, sans début, sans fin. Ou bien une impulsion aussi bête qu’éphémère.
De toute façon, il était trop tard pour faire machine arrière. Joey enfilait déjà son blouson de cuir.
Il roula vers le nord, le long de la côte mouillée d’une petite pluie fine.
La nuit avait fraîchi. La moto franchissait des chapelets de nappes de brouillard ; Beth avait baissé sa visière. Le crachin bleuissait tout. La lumière des réverbères s’estompait sous cet écran opaque qui gommait la ligne blanche.
La route était déserte. Depuis Contact, les gens ne sortaient pratiquement plus. Ils restaient chez eux, surtout les jours de mauvais temps.
Les organismes qui habitaient leur esprit les rendaient prudents. Plutôt même doux et humbles, de l’avis de Beth. Trop dociles.
Joey n’avait rien de doux, lui. Le rugissement de sa moto, tel un présage d’apocalypse, perturbait le silence de ces collines détrempées. Il roulait comme un fou, défiant toute prudence.
Elle resserra les bras sur sa taille et coinça la selle entre ses cuisses. Visages mouillés, cheveux mouillés, blousons mouillés et glissants sous la pluie.
Il grimpa jusqu’en haut de View Ridge et coupa le moteur.
Beth, toujours shootée, s’absorba soudain dans la contemplation du panorama : les nuages agglutinés au-dessus de l’océan brumeux au pied de la colline, à l’ouest. Le tout baigné dans les ombres grises ou bleu nuit, trouées par le pâle halo des lampadaires grésillants. La brise soulevait un papier épingle sur le poteau téléphonique, une photocopie mouillée annonçant la réunion des humains « normaux » à l’hôpital, le mercredi soir suivant ; réunion présidée par le Dr Matthew Wheeler. Beth l’avait déjà noté sur son agenda. Elle avait plus ou moins l’intention d’y assister, avec Joey, pourquoi pas, pour voir combien ils étaient, à eux tous. Et qui.
Mais c’était un plan diurne pour le monde diurne.
Joey poussa sa moto sur le trottoir luisant de pluie, sans bruit, sans dire un mot. Beth se sentait tour à tour trop voyante ou totalement fondue dans le brouillard, paranoïaque ou excitée comme une puce. Apparemment, personne ne les surveillait. Seules quelques fenêtres éclairaient les façades de ces grandes maisons. Mais on n’avait plus affaire à des maisons normales, désormais, ou au moins à des foyers normaux. Les gens qui y habitaient n’étaient pas normaux. Peut-être, songea Beth, qu’ils peuvent nous voir avec une sorte de troisième œil. Peut-être qu’ils n’ont même pas besoin de regarder.