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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Noureddin ne soupçonna rien de la résolution que ces amis avaient prise de ne le plus voir. Il alla à l’appartement de la belle Persienne et il s’entretint seulement avec elle de la déclaration que son maître d’hôtel lui avait faite, avec de grands témoignages d’un véritable repentir du désordre où étaient ses affaires.

«Seigneur, lui dit la belle Persienne, permettez-moi de vous dire que vous n’avez voulu vous en rapporter qu’à votre propre sens; vous voyez présentement ce qui vous en est arrivé. Je ne me trompais pas lorsque je vous prédisais la triste fin à laquelle vous deviez vous attendre. Ce qui me fait de la peine, c’est que vous ne voyez pas encore tout ce qu’elle a de fâcheux. Quand je voulais vous en dire ma pensée: Réjouissons-nous, me disiez-vous, et profitons du bon temps que la fortune nous offre pendant qu’elle nous est favorable; peut-être ne sera-t-elle pas toujours de si bonne humeur. Mais je n’avais pas tort de vous répondre que nous étions nous-mêmes les artisans de notre bonne fortune par une sage conduite. Vous n’avez pas voulu m’écouter, et j’ai été contrainte de vous laisser faire malgré moi.

«- J’avoue, repartit Noureddin, que j’ai tort de n’avoir pas suivi les avis si salutaires que vous me donniez avec votre sagesse admirable; mais si j’ai mangé tout mon bien, ça été avec une élite d’amis que je connais depuis longtemps: ils sont honnêtes et pleins de reconnaissance, je suis sûr qu’ils ne m’abandonneront pas.

– Seigneur, répliqua la belle Persienne, si vous n’avez pas d’autre ressource qu’en la reconnaissance de vos amis, croyez-moi, votre espérance est mal fondée, et vous m’en direz des nouvelles avec le temps.

«- Charmante Persienne, dit à cela Noureddin, j’ai meilleure opinion que vous du secours qu’ils me donneront. Je veux les aller voir tous dès demain, avant qu’ils prennent la peine de venir à leur ordinaire, et vous me verrez revenir avec une bonne somme d’argent, dont ils m’auront secouru tous ensemble. Je changerai de vie, comme j’y suis résolu, et je ferai profiter cet argent par quelque négoce.»

Noureddin ne manqua pas d’aller le lendemain chez ses dix amis, qui demeuraient dans une même rue; il frappa à la première porte qui se présenta, où demeurait un des plus riches. Une esclave vint, et avant d’ouvrir elle demanda qui frappait. «Dites à votre maître, répondit Noureddin, que c’est Noureddin, fils du feu vizir Khacan.» L’esclave ouvrit, l’introduisit dans une salle, et entra dans la chambre où était son maître, à qui elle annonça que Noureddin venait le voir. «Noureddin! reprit le maître avec un ton de mépris, et si haut que Noureddin l’entendit avec un grand étonnement; va, dis-lui que je n’y suis pas; et toutes les fois qu’il viendra, dis-lui la même chose.» L’esclave revint, et donna pour réponse à Noureddin qu’elle avait cru que son maître y était, mais qu’elle s’était trompée.

Noureddin sortit avec confusion: «Ah! le perfide, le méchant homme! s’écria-t-il; il me protestait hier que je n’avais pas un meilleur ami que lui, et aujourd’hui il me traite si indignement!» Il alla frapper à la porte d’un autre ami, et cet ami lui fit dire la même chose que le premier. Il eut la même réponse chez le troisième, et ainsi des autres jusqu’au dixième, quoiqu’ils fussent tous chez eux.

Ce fut alors que Noureddin rentra tout de bon en lui-même, et qu’il reconnut sa faute irréparable de s’être fondé si facilement sur l’assiduité de ces faux amis à demeurer attachés à sa personne, et sur leurs protestations d’amitié tout le temps qu’il avait été en état de leur faire des régals somptueux, et de les combler de largesses et de bienfaits. «Il est bien vrai, dit-il en lui-même, les larmes aux yeux, qu’un homme heureux, comme je l’étais, ressemble à un arbre chargé de fruit: tant qu’il y a du fruit sur l’arbre, on ne cesse pas d’être à l’entour et d’en cueillir; dès qu’il n’y en a plus, on s’en éloigne et on le laisse seul.» Il se contraignit tant qu’il fut hors de chez lui; mais dès qu’il y fut rentré il s’abandonna tout entier à son affliction, et alla la témoigner à la belle Persienne.

Dès que la belle Persienne vit paraître l’affligé Noureddin, elle se douta qu’il n’avait pas trouvé chez ses amis le secours auquel il s’était attendu. «Eh bien, seigneur, lui dit-elle, êtes-vous présentement convaincu de la vérité de ce que je vous avais prédit?

– Ah! ma bonne, s’écria-t-il, vous ne me l’aviez prédit que trop véritablement! Pas un n’a voulu me reconnaître, me voir, me parler; jamais je n’eusse cru devoir être traité si cruellement par des gens qui m’ont tant d’obligations, et pour qui je me suis épuisé moi-même. Je ne me possède plus, et je crains de commettre quelque action indigne de moi, dans l’état déplorable et dans le désespoir où je suis, si vous ne m’aidez de vos sages conseils.

– Seigneur, reprit la belle Persienne, je ne vois pas d’autre remède à votre malheur que de vendre vos esclaves et vos meubles, et de subsister là-dessus jusqu’à ce que le ciel vous montre quelque autre voie pour vous tirer de la misère.»

Le remède parut extrêmement dur à Noureddin; mais qu’eût-il pu faire dans la nécessité de vivre où il était? Il vendit premièrement ses esclaves, bouches alors inutiles, qui lui eussent fait une dépense beaucoup au-delà de ce qu’il était en état de supporter. Il vécut quelque temps sur l’argent qu’il en fit, et lorsqu’il vint à en manquer, il fit porter ses meubles à la place publique, où ils furent vendus beaucoup au-dessous de leur juste valeur, quoiqu’il y en eût de très-précieux qui avaient coûté des sommes immenses. Cela le fit subsister un long espace de temps; mais enfin ce secours manqua, et il ne lui restait plus de quoi faire d’autre argent: il en témoigna l’excès de sa douleur à la belle Persienne.

Noureddin ne s’attendait pas à la réponse que lui fit cette sage personne.» Seigneur, lui dit-elle, je suis votre esclave, et vous savez que le feu vizir votre père m’a achetée dix mille pièces d’or. Je sais bien que je suis diminuée de prix depuis ce temps-là; mais aussi je suis persuadée que je puis être encore vendue une somme qui n’en sera pas éloignée. Croyez-moi, ne différez pas de me mener au marché et de me vendre; avec l’argent que vous toucherez, qui sera très-considérable, vous irez faire le marchand en quelque ville où vous ne serez pas connu, et par là vous aurez trouvé le moyen de vivre, sinon dans une grande opulence, d’une manière au moins à vous rendre heureux et content.

«- Ah! charmante et belle Persienne, s’écria Noureddin, est-il possible que vous ayez pu concevoir cette pensée? vous ai-je donné si peu de marques de mon amour que vous me croyiez capable de cette lâcheté? Et quand je l’aurais, cette lâcheté indigne, pourrais-je le faire sans être parjure, après le serment que j’ai fait à feu mon père de ne vous jamais vendre? Je mourrais plutôt que d’y contrevenir et que de me séparer d’avec vous, que j’aime, je ne dis pas autant, mais plus que moi-même. En me faisant une proposition si déraisonnable, vous me faites connaître qu’il s’en faut de beaucoup que vous m’aimiez autant que je vous aime.

«- Seigneur, reprit la belle Persienne, je suis convaincue que vous m’aimez autant que vous le dites, et Dieu connaît si la passion que j’ai pour vous est inférieure à la vôtre, et combien j’ai eu de répugnance à vous faire la proposition qui vous révolte si fort contre moi. Pour détruire la raison que vous m’apportez, je n’ai qu’à vous faire souvenir que la nécessité n’a pas de loi. Je vous aime à un point qu’il n’est pas possible que vous m’aimiez davantage, et je puis vous assurer que je ne cesserai jamais de vous aimer de même, à quelque maître que je puisse appartenir; je n’aurai pas même un plus grand plaisir au monde que de me réunir avec vous dès que vos affaires vous permettront de me racheter, comme je l’espère. Voilà, je l’avoue, une nécessité bien cruelle pour vous et pour moi; mais, après tout, je ne vois pas d’autre moyen de nous tirer de la misère, vous et moi.» Noureddin, qui connaissait fort bien la vérité de ce que la belle Persienne venait de lui représenter, et qui n’avait point d’autre ressource pour éviter une pauvreté ignominieuse, fut contraint de prendre le parti qu’elle lui avait proposé. Ainsi il la mena au marché où l’on vendait les femmes esclaves, avec un regret qu’on ne peut exprimer. Il s’adressa à un courtier nommé Hagi Hassan: «Hagi Hassan, lui dit-il, voici une esclave que je veux vendre; vois, je te prie, le prix qu’on en voudra donner.»

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