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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Le conseil de cet ami était très-raisonnable, et Noureddin eût évité tous les malheurs qui lui arrivèrent s’il l’eût suivi dans toute la régularité qu’il demandait. Il se laissa persuader sans peine, il régala même son ami; et lorsqu’il voulut se retirer, il le pria de revenir le lendemain et d’amener trois ou quatre de leurs amis communs. Insensiblement il forma une société de dix personnes à peu près de son âge, et il passait le temps avec eux en des festins et des réjouissances continuels. Il n’y avait pas même de jour qu’il ne les renvoyât chacun avec un présent.

Quelquefois, pour faire plus de plaisir à ses amis, Noureddin faisait venir la belle Persienne; elle avait la complaisance de lui obéir, mais elle n’approuvait pas cette profusion excessive. Elle lui en disait son sentiment en liberté: «Je ne doute pas, lui disait-elle, que le vizir votre père ne vous laissé de grandes richesses; mais si grandes qu’elles puissent être, ne trouvez pas mauvais qu’une esclave vous représente que vous en verrez bientôt la fin si vous continuez de mener cette vie. On peut quelquefois régaler ses amis et se divertir avec eux; mais qu’on en fasse une coutume journalière, c’est courir le grand chemin de la dernière misère. Pour votre honneur et pour votre réputation, vous feriez beaucoup mieux de suivre les traces de feu votre père, et de vous mettre en état de parvenir aux charges qui lui ont acquis tant de gloire.»

Noureddin écoutait la belle Persienne en riant, et quand elle avait achevé: «Ma belle, reprenait-il en continuant de rire, laissons là ce discours, ne parlons que de nous réjouir. Feu mon père m’a toujours tenu dans une grande contrainte: je suis bien aise de jouir de la liberté après laquelle j’ai tant soupiré avant sa mort. J’aurai toujours le temps de me réduire à la vie réglée dont vous parlez; un homme de mon âge doit se donner le loisir de goûter les plaisirs de la jeunesse.»

Ce qui contribua encore beaucoup à mettre les affaires de Noureddin en désordre, fut qu’il ne voulait pas entendre parler de compter avec son maître d’hôtel. Il le renvoyait chaque fois qu’il se présentait avec son livre. «Va, va, lui disait-il, je me fie bien à toi; aie soin seulement que je fasse toujours bonne chère.»

«- Vous êtes le maître, seigneur, reprenait le maître d’hôtel; vous voudrez bien néanmoins que je vous fasse souvenir du proverbe qui dit, que qui fait grande dépense et ne compte pas, se trouve à la fin réduit à la mendicité sans s’en être aperçu. Vous ne vous contentez pas de la dépense si prodigieuse de votre table, vous donnez encore à toute main. Vos trésors ne peuvent y suffire, quand ils seraient aussi gros que des montagnes.

– Va, te dis-je, lui répétait Noureddin; je n’ai pas besoin de tes leçons; continue de me faire manger, et ne te mets pas en peine du reste.»

Les amis de Noureddin, cependant, étaient fort assidus à sa table et ne manquaient pas l’occasion de profiter de sa facilité. Ils le flattaient, ils le louaient et faisaient valoir jusqu’à la moindre de ses actions les plus indifférentes; surtout ils n’oubliaient pas d’exalter tout ce qui lui appartenait, et ils y trouvaient leur compte. «Seigneur, lui disait l’un, je passais l’autre jour par la terre que vous avez en tel endroit; rien n’est plus magnifique ni mieux meublé que la maison; c’est un paradis de délices que le jardin qui l’accompagne.

– Je suis ravi qu’elle vous plaise, reprenait Noureddin; qu’on m’apporte une plume, de l’encre et du papier, et que je n’en entende plus parler: c’est pour vous, je vous la donne.» D’autres ne lui avaient pas plus tôt vanté quelqu’une des maisons, des bains, et des lieux publics à loger les étrangers, qui lui appartenaient et lui rapportaient un gros revenu, qu’il leur en faisait une donation. La belle Persienne lui représentait le tort qu’il se faisait; au lieu de l’écouter, il continuait de prodiguer ce qui lui restait à la première occasion.

Noureddin enfin ne fit autre chose toute l’année que de faire bonne chère, se donner du bon temps, et se divertir en prodiguant et dissipant les grands biens que ses prédécesseurs et le bon vizir son père avaient acquis ou conservés avec beaucoup de soins et de peine. L’année ne faisait que de s’écouler, que l’on frappa un jour à la porte de la salle où il était à table. Il avait renvoyé ses esclaves, et il s’y était renfermé avec ses amis pour être en plus grande liberté.

Un des amis de Noureddin voulut se lever, mais Noureddin le devança et alla ouvrir lui-même. C’était son maître d’hôtel; et Noureddin, pour écouter ce qu’il voulait, s’avança un peu hors de la salle et ferma la porte à demi.

L’ami qui avait voulu se lever et qui avait aperçu le maître d’hôtel, curieux de savoir ce qu’il avait à dire à Noureddin, fut se poster entre la portière et la porte, et entendit que le maître d’hôtel tint ce discours: «Seigneur, dit-il à son maître, je vous demande mille pardons si je viens vous interrompre au milieu de vos plaisirs. Ce que j’ai à vous communiquer est, ce me semble, de si grande importance, que je n’ai pas cru devoir me dispenser de prendre cette liberté. Je viens d’achever mes derniers comptes, et je trouve que ce que j’avais prévu il y a longtemps et dont je vous avais averti plusieurs fois, est arrivé, c’est-à-dire, seigneur, je n’ai plus une maille de toutes les sommes que vous m’avez données pour faire votre dépense. Les autres fonds que vous m’aviez assignés sont aussi épuisés; et vos fermiers et ceux qui vous devaient des rentes m’ont fait voir si clairement que vous avez transporté à d’autres ce qu’ils tenaient de vous, que je ne puis plus rien exiger d’eux sous votre nom. Voici mes comptes, examinez-les; et si vous souhaitez que je continue de vous rendre mes services, assignez-moi d’autres fonds; sinon, permettez-moi de me retirer.» Noureddin fut tellement surpris de ce discours qu’il n’eut pas un mot à y répondre.

L’ami qui était aux écoutes et qui avait tout entendu, rentra aussitôt, et fit part aux autres amis de ce qu’il venait d’apprendre. «C’est à vous, leur dit-il en achevant, de profiter de cet avis; pour moi, je vous déclare que c’est aujourd’hui le dernier jour que vous me verrez chez Noureddin.

– Si cela est, reprirent-ils, nous n’avons plus affaire chez lui, non plus que vous: il ne nous y verra pas davantage.»

Noureddin revint en ce moment, et quelque bonne mine qu’il fît pour tâcher de remettre ses conviés en train, il ne put néanmoins si bien dissimuler qu’ils ne s’aperçussent fort bien de la vérité de ce qu’ils venaient d’apprendre. Il s’était à peine remis à sa place, qu’un des amis se leva de la sienne. «Seigneur, lui dit-il, je suis bien fâché de ne pouvoir vous tenir compagnie plus longtemps: je vous supplie de trouver bon que je m’en aille.

– Quelle affaire vous oblige de nous quitter si tôt? reprit Noureddin.

– Seigneur, reprit-il, ma femme est accouchée aujourd’hui: vous n’ignorez pas que la présence d’un mari est toujours nécessaire dans une pareille rencontre.» Il fit une grande révérence et partit. Un moment après, un autre se retira sur un autre prétexte; les autres firent la chose l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’il ne resta pas un seul des dix ami qui jusqu’alors avaient tenu si bonne compagnie à Noureddin.

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