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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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J’arrivai hors d’haleine à la Place des Masques, une zone du Labyrinthe que je trouve inquiétante même dans les meilleures circonstances, car ces grands visages aux fentes creusées à la place des yeux et montés sur des socles de marbre luisants sont pour moi une vision cauchemardesque. Les pas de Guadeloom résonnaient sur le sol dallé et les miens faisaient comme un écho à bonne distance, car bien qu’il eût plus du double de mon âge, il courait comme un dératé. J’entendis devant moi des cris, des rires et des applaudissements. Puis je vis un attroupement d’environ cent cinquante personnes, parmi lesquelles je reconnus plusieurs des principaux ministres du Pontificat. Nous bousculâmes les gens pour nous forcer un passage et ne nous arrêtâmes que lorsque nous vîmes des silhouettes vêtues de l’uniforme vert et or de la garde du Coronal, puis le Coronal lui-même. Lord Struin avait l’air à la fois furieux et hébété, un homme en état de choc.

— Il n’y a pas moyen de l’arrêter, fit le Coronal d’une voix rauque. Il va de salle en salle en répétant sa proclamation. Écoutez-le, il recommence !

Et je vis le Pontife Arioc à la tête du groupe, monté sur les épaules d’un colossal serviteur skandar. Sa Majesté était vêtue d’une robe blanche flottante de style féminin avec une splendide bordure de brocart et avait sur la poitrine une rutilante pierre précieuse rouge d’une taille et d’un éclat merveilleux.

— Attendu qu’une vacance est survenue parmi les Puissances de Majipoor ! hurla le Pontife d’une voix étonnamment puissante. Et attendu qu’il est nécessaire qu’une nouvelle Dame de l’Ile du Sommeil ! Soit nommée immédiatement et sans retard ! Afin qu’elle puisse prendre soin de l’âme du peuple ! En apparaissant dans ses rêves pour lui apporter aide et réconfort ! Et ! Attendu que mon désir le plus cher ! Est de céder la charge du Pontificat que je supporte depuis douze ans !

— Par conséquent…

— En vertu des pouvoirs suprêmes dont je suis investi ! Je proclame devoir être dorénavant reconnu comme étant de sexe féminin ! Et en ma qualité de Pontife, je nomme Dame de l’Ile la femme Arioc, anciennement mâle !

— De la folie, grommela le duc Guadeloom.

— C’est la troisième fois que je l’entends et je ne parviens toujours pas à y croire, dit lord Struin.

— … et j’abdique simultanément mon trône pontifical ! Et je somme les habitants du Labyrinthe ! D’aller quérir un carrosse pour la Dame Arioc ! Pour la transporter jusqu’au port de Stoien ! Et de là jusqu’à l’Ile du Sommeil afin qu’elle puisse apporter la consolation à tout un chacun.

À ce moment-là, le regard d’Arioc se tourna vers moi et ses yeux croisèrent les miens pendant un instant. Il était rouge d’excitation et avait le front luisant de sueur. Il me reconnut, il sourit et il me fit un clin d’œil, il n’y avait pas à s’y tromper, un clin d’œil de joie, un clin d’œil de triomphe. Puis il fut emporté hors de ma vue.

— Il faut empêcher cela, dit Guadeloom.

— Écoutez les acclamations ! fit lord Struin en secouant la tête. Ils adorent cela. La foule va en grossissant de niveau en niveau. Ils vont l’entraîner jusqu’en haut et jusqu’à l’Entrée des Lames et le mettre sur la route de Stoien avant la fin de la journée.

— Vous êtes le Coronal, insista Guadeloom. N’y a-t-il rien que vous puissiez faire ?

— Contrecarrer la volonté du Pontife à tous les ordres de qui j’ai juré d’obéir ? Non, non, non, Guadeloom, ce qui est fait est fait, aussi grotesque que cela puisse être, et nous devons maintenant nous en accommoder.

— Vive la Dame Arioc ! hurla une voix tonitruante.

— Vive la Dame ! Vive la Dame Arioc !

Je regardai avec une incrédulité totale la procession traverser la Cour des Masques et se diriger vers la Salle des Vents ou la Cour des Pyramides. Guadeloom, le Coronal et moi ne la suivîmes pas. Figés, silencieux, nous restâmes immobiles tandis que disparaissait la foule gesticulante et hurlante. Je me sentais confus d’être en compagnie de ces grands hommes de notre royaume à un moment si humiliant. C’était absurde et fantastique, cette abdication et cette nomination d’une Dame, et ils en étaient bouleversés. Guadeloom rompit enfin le silence.

— Si vous acceptez l’abdication, lord Struin, dit-il pensivement, vous n’êtes plus Coronal, mais vous devez vous préparer à établir votre résidence dans le Labyrinthe, car vous êtes maintenant notre Pontife.

Ces paroles furent un coup de masse pour lord Struin. Dans la fièvre des événements, il n’avait manifestement pas considéré la décision d’Arioc dans tous ses détails ni même songé à sa première conséquence.

Il ouvrit la bouche mais rien n’en sortit. Il ouvrit les mains et les referma, comme s’il faisait le signe de la constellation en son propre honneur, mais je compris que ce n’était qu’une expression d’abasourdissement. J’étais parcouru de frissons de révérence, car ce n’est pas peu de chose d’être témoin d’une transmission du pouvoir et Struin était totalement pris au dépourvu. Renoncer aux joies du Mont du Château en pleine force de l’âge, troquer ses cités éblouissantes et ses forêts splendides contre les ténèbres du Labyrinthe, abandonner la couronne à la constellation pour ceindre le diadème… non, il n’était pas du tout prêt, et quand cette vérité pénétra en lui, son teint devint cendreux et ses paupières se mirent à se convulser frénétiquement.

— Eh bien, soit, dit-il au bout d’un long moment. Je suis le Pontife. Et qui, je vous le demande, va être Coronal à ma place ?

Je supposai que cette question n’était posée que pour la forme. Je me gardai bien de donner une réponse et le duc Guadeloom fit de même.

— Qui va être Coronal ? répéta Truin d’une voix brusque et rageuse. Je vous le demande !

Son regard était plongé dans celui de Guadeloom. Je t’assure que j’étais presque anéanti d’être témoin de ces événements qui ne seront jamais oubliés, même si notre civilisation devait encore durer dix mille ans. Mais quel impact tout cela a dû avoir sur eux ! Guadeloom recula en bafouillant. Comme Arioc et lord Struin étaient tous deux des hommes relativement jeunes, la succession à leurs trônes n’avait guère donné lieu à des conjectures ; et bien que Guadeloom eût un air de majesté et d’autorité, je doute qu’il se fût jamais attendu à atteindre les sommets du Mont du Château, et certainement pas de cette manière. Il restait bouche bée comme un gromwark gaffé et était incapable de parler ; à la fin ce fut moi qui réagis le premier : je me jetai à genoux, fis le signe de la constellation et criai d’une voix étranglée :

— Guadeloom ! Lord Guadeloom ! Vive lord Guadeloom ! Longue vie à lord Guadeloom !

Jamais plus je ne reverrai deux hommes aussi stupéfaits, aussi bouleversés et aussi décomposés que l’ancien lord Struin devenu Pontife et l’ancien duc Guadeloom devenu Coronal. Struin avait le visage défait de rage et de peine et lord Guadeloom était hébété de stupeur.

Il y eut un autre silence interminable.

— Si je suis Coronal, dit enfin lord Guadeloom d’une voix étrangement chevrotante, la coutume exige que ma mère soit nommée Dame de l’Ile, n’est-ce ?

— Quel âge a votre mère ? demanda Struin.

— Elle est âgée. Vraiment très vieille.

— Oui. Et elle n’est ni préparée aux tâches qui incombent à la Dame ni assez forte pour les supporter.

— C’est vrai, dit lord Guadeloom.

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