La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #2
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Deno
- ISBN: 2-207-25634-0
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:
Avec une soudaineté totale, je me souvins de l’endroit. « En effet, dis-je, je suis déjà venu ici une fois avec Josépha au cours d’une partie de pêche ; il y avait d’autres personnes avec nous. Nous sommes passés près du chêne tordu, et…»
Jonas me regarda comme si j’étais devenu fou, et je crus moi-même pendant un instant que c’était ce qui m’arrivait. J’avais déjà participé à des chasses à courre, mais je chevauchais un palefroi et non un destrier de chasse. Mes mains montèrent le long de mon visage comme des araignées pour venir m’arracher les yeux – ce qu’elles auraient fait si un homme en haillons qui se tenait à côté de moi ne les avait pas forcées à s’abaisser avec ses propres mains, dont l’une était en acier. « Tu n’es pas la châtelaine Thècle, cria-t-il. Tu es Sévérian, un compagnon bourreau, qui n’eut que le malheur de l’aimer. Regarde-toi donc ! » Il dressa sa main d’acier, et je vis, se réfléchissant dans sa paume polie comme un miroir, le visage d’un étranger, étroit, laid et épouvanté.
Je me souvins alors de notre tour, de ses murs de métal incurvés, lisses et durs au toucher. « Oui, je suis Sévérian, finis-je par dire.
— Voilà qui est bien. La châtelaine Thècle est morte.
— Jonas…
— Oui ?
— Le soldat – il est vivant, maintenant ; tu l’as vu. La Griffe lui a rendu la vie. Je l’ai posée sur son front, mais peut-être a-t-il pu la voir avec ses yeux morts. Il s’est assis. Il s’est ensuite remis à respirer, et il m’a parlé, Jonas.
— Il n’était pas mort.
— Mais tu l’as vu !
— Je suis beaucoup plus âgé que toi, beaucoup plus âgé que tu ne le crois. S’il y a bien une chose que j’ai apprise au cours de mes nombreux voyages, c’est celle-ci : les morts ne se relèvent jamais, pas plus que le temps ne revient en arrière. Ce qui a été et n’est plus ne se reproduit plus jamais. »
Le visage de Thècle me faisait encore face, mais un souffle sombre l’entraîna ; il se débattit un instant comme vole une colombe, puis disparut. Je murmurai : « Si seulement je m’en étais servi, si j’avais fait appel au pouvoir de la Griffe lors du banquet des morts…
— Le uhlan était en train de s’étouffer, mais il n’était pas complètement mort. Il a pu de nouveau respirer une fois terminée l’extraction des noctules, et reprendre conscience au bout d’un moment. Mais pour ce qui est de Thècle, aucun pouvoir au monde n’aurait pu lui rendre la vie. Ils ont dû déterrer son cadavre alors que tu étais encore emprisonné à la Citadelle, et l’ont conservé dans un puits de glace. Et de toute façon, avant même que tu ne la voies, elle avait été vidée comme un poulet – et on avait rôti sa chair. » Jonas me saisit un bras. « Sévérian, ne fais pas l’idiot ! »
À ce moment-là, je ne souhaitais plus qu’une seule chose, mourir. Si une noctule s’était manifestée, je lui aurais ouvert les bras. Mais ce qui apparut, au loin sur le chemin, fut une forme blanche comme celle que j’avais aperçue auprès de la rivière. Je m’arrachai à l’étreinte de Jonas et lui courus sus.
14. L’Antichambre
Il y a des choses et des êtres, tant naturels qu’artificiels, sur lesquels notre intelligence s’acharne en vain ; et nous n’arrivons à la fin à nous mettre en paix avec la réalité qu’en nous disant : « Ce n’était rien qu’une apparition, quelque chose d’horrible et beau à la fois. »
Quelque part au milieu du tourbillon des univers dans lequel je vais bientôt m’élancer, vit, paraît-il, une espèce à la fois identique et différente de l’homme. Ses individus ne sont pas plus grands que nous. Leur corps est semblable au nôtre, si ce n’est qu’il est parfait, et les règles auxquelles ils obéissent nous sont totalement étrangères. Ils ont un nez, des yeux et une bouche tout comme nous-mêmes ; mais ils se servent de ces organes, parfaits, je l’ai dit, pour exprimer des émotions que nous n’avons jamais ressenties, si bien que pour nous, observer leurs visages revient à contempler quelque antique et terrible alphabet des sentiments, quelque chose qui nous paraîtrait à la fois suprêmement important et totalement inintelligible.
Une telle race existe bien, mais ce n’est cependant pas elle que j’ai rencontrée, ce jour-là, aux limites des jardins du Manoir Absolu. Non, ce que je voyais se déplacer parmi les arbres et vers quoi je m’élançais à toute vitesse jusqu’à ce que j’arrivasse à le distinguer clairement, relevait plutôt d’une représentation géante d’un tel être, représentation à laquelle on aurait insufflé la vie. Sa peau était de pierre blanche, et ses yeux, délicatement arrondis comme des coquilles d’œuf découpées avec soin, avaient la cécité de nos statues. La chose avançait lentement, comme sous l’effet de la somnolence ou d’une drogue, quoique d’un pas assuré. Elle semblait ne rien pouvoir voir, mais donnait toutefois l’impression d’être consciente de son milieu, en dépit de sa lenteur.
Je me suis arrêté quelques instants afin de relire ce que je viens d’écrire, et je m’aperçois que j’ai complètement échoué à décrire ce qui constituait l’essence même de la chose, dont l’esprit était bien celui d’une statue. Si quelque ange déchu avait surpris ma conversation avec le montreur de temps, c’est exactement l’apparition qu’il aurait pu créer pour se moquer de moi. Le moindre de ses mouvements exprimait tout ce que l’art et la pierre peuvent donner comme impression de permanence et de sérénité. Quelque chose me disait que chaque geste, chacune des positions adoptées par son torse, ses membres et sa tête, pourrait tout aussi bien être la dernière – ou qu’elle pourrait être reprise indéfiniment, à l’instar des différentes positions des gnomons sur le cadran solaire multifacial de Valéria, revenant sans trêve le long des corridors incurvés du temps.
Après que l’extraordinaire étrangeté de la statue blanche eut dissipé en moi toute envie de mourir, je fus pris d’une incontrôlable terreur, redoutant d’être maltraité par elle.
Mais bientôt ce sentiment laissa la place à un autre, et j’eus la conviction qu’elle ne tenterait pas de me faire mal. Il y avait quelque chose de proprement humiliant à avoir été effrayé comme je l’avais été par ce personnage inhumain et silencieux, puis à découvrir que son existence n’était en rien menaçante. Oubliant un instant que je risquais fort d’endommager la lame en frappant cette pierre vive, je dégainai Terminus Est et immobilisai Noir-de-jais d’une traction sur les rênes. Même la légère brise qui soufflait eut l’air de s’interrompre tandis que nous nous tenions là, Noir-de-jais frémissant à peine, moi l’épée dressée, presque aussi immobiles que si nous avions été nous-mêmes un groupe équestre. La véritable statue continua d’avancer vers nous, son visage trois ou quatre fois plus grand que nature marqué d’une indescriptible émotion, et ses membres empreints d’une beauté aussi terrible que parfaite.
J’entendis Jonas crier, puis le bruit d’un choc. J’eus tout juste le temps de le voir se débattre sur le sol, aux prises avec des hommes portant des casques hauts surmontés d’une crête, casques qui disparurent sous mes yeux pour reparaître, ordinaires et unis ; puis un objet siffla à mon oreille, tandis que quelque chose d’autre me frappait au poignet, et je ne tardai pas à me retrouver, à mon tour, en train de me débattre dans un réseau de cordes qui se resserrait sur moi comme un boa constrictor. On me saisit par la jambe, on tira, et je tombai.
Lorsque j’eus suffisamment recouvré mes esprits pour me rendre compte de ce qui se passait, j’avais un nœud coulant autour du cou, et l’un de mes adversaires fouillait dans ma sabretache. Je pouvais parfaitement bien voir voleter ses mains, semblables à des moineaux bruns. Je distinguais également très bien son visage, masque impassible comme celui qu’aurait tout aussi bien pu suspendre au-dessus de moi un jeteur de sorts. Une ou deux fois, ses mouvements firent flamboyer l’armure extraordinaire qu’il portait ; cela me permit de la distinguer un peu à la manière dont on aperçoit un gobelet de cristal immergé dans de l’eau. Elle était – je suppose – réfléchissante, et aucune main humaine n’aurait pu lui donner ce poli exceptionnel qui rendait invisible le matériau dans lequel elle était faite, ne laissant voir que les verts et les bruns de la forêt alentour, tordus et étirés par les diverses formes de la cuirasse, du gorgerin et des jambières.