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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Ali me tutoie. Moi aussi.

Je lui pose des questions sur Carmona, il fait semblant de ne pas entendre, j’insiste, il hoche la tête, ne répond rien ou à côté. Quand je demande pourquoi Carmona est habillé comme un Arabe, il affirme que le saroual est plus pratique que nos pantalons et que je devrais essayer.

Il me dit que je suis son ami. Je n’imaginais pas m’en faire un ici.

Je lui ai demandé s’il entendait parfois une voix de femme. Il m’a répondu que oui. Tout le monde l’entend ici. De temps en temps. C’est le vent de l’Atlas qui siffle.

25 février 1941. J’ai commencé depuis dix jours la campagne de prophylaxie contre le paludisme. Le programme élaboré par Sergent consiste à distribuer de la quinine à toute la population, elle soignera les paludéens et agira à titre préventif sur ceux qui en sont indemnes. Il semble que quarante centigrammes de chlorhydrate de quinine soient le bon dosage. Au-dessus, on a souvent des maux d’estomac, des troubles de l’ouïe et dans quelques cas des ivresses passagères. Le plus long est de faire les dragées de vingt centigrammes de sel enrobées de trente centigrammes de sucre. Les enfants en raffolent, pour eux la dose est réduite à dix centigrammes et à cinq pour les tout-petits. Son administration quotidienne est très accaparante. Impossible de faire autrement.

Ali me donne un sacré coup de main. S’il ne m’accompagnait pas, il me serait impossible de me repérer dans le labyrinthe des marécages. Grâce à lui, je peux organiser une tournée sanitaire. Il me sert d’interprète et m’a conduit dans un autre hameau où vivent une quinzaine de familles. Uniquement des vieux en haillons, des femmes et une kyrielle d’enfants. Ils n’ont pas de cabanes pour s’abriter, des pans de tissu poussiéreux leur servent de tentes. D’après ce que j’ai compris, une partie des hommes ont été mobilisés, les autres travaillent sur le chantier. Difficile d’imaginer leur dénuement. Les enfants ont des vêtements en loques, les nourrissons et les plus petits restent nus et jouent sur le sol boueux. Ils n’ont pas de puits, puisent l’eau dans le marais qui sert d’égout. Inutile de les soigner tant qu’ils vivront dans ce cloaque. Il faudrait qu’ils s’installent à la station, au moins ils auraient un puits et je pourrais m’occuper d’eux plutôt que de perdre plus d’une heure dans le marais pour les rejoindre. Ali dit que c’est impossible, ce sont des gens du Sud, des Kabyles, des casseurs de cailloux, ils ont l’habitude de camper sous ces tentes. Lui est un Berbère, ils ne peuvent pas vivre ensemble. J’ai insisté, il m’a répondu que c’était ainsi depuis toujours mon ami, personne ne peut rien changer à cela. Leurs femmes ne portent pas le voile. On peut les aider, les soigner, mais pas vivre avec eux. Ils nous prennent le peu qu’on a. Dans huit jours ou trois mois, ils seront partis ailleurs.

Seul, je ne peux rien faire. J’étais décidé à en parler à Carmona. Sur le pas de ma porte, je le vois qui s’éloigne, indifférent. Comme si je n’existais pas. Il disparaît vite. J’entends toujours cette voix de femme qui chante.

9 mars 1941. Depuis quelques jours, le ciel était gris en plein jour avec des nuages monumentaux, une armée serrée de cathédrales qui explosent. Des déflagrations comme du canon. Un tir de barrage ininterrompu. Et puis il est devenu uniformément noir, sans le moindre interstice, les couleurs ont disparu. Les oiseaux aussi. Une chape infinie et basse nous a recouverts. La pluie a redoublé. Je connaissais les orages brutaux de l’hiver algérois qui douchaient la ville et transformaient les rues en ruisseaux. Ici, ce sont des trombes de préhistoire. Est-ce la proximité de la montagne ou le Déluge qui s’annonce ? Autre chose de plus menaçant ? Fracas permanent. La terre gorgée ne tremble plus. L’eau gicle, déferle. Des cataractes pendant une semaine. Les vagues nous grignotent. De l’écume partout. Aucune accalmie. Le marais disparaît sous l’avalanche. Un isolement total de début du monde. Impossible d’allumer une cigarette. À l’abri, je suis humide. Le niveau monte. Encore quelques jours et on va mourir noyés.

Dans la nuit (ou bien était-ce le jour qui avait disparu), on a frappé à ma porte, j’ai cru que c’était Carmona, enfin. Ali m’a dit qu’on évacue la station demain. Après, ce ne sera plus possible. Je vais emporter le strict minimum. Ce que je peux porter.

Je ne sais pas quelle heure il était à mon réveil. J’ai aussitôt remarqué un bruit étrange, inhabituel. Le silence absolu. Il ne pleut plus.

25 mars 1941. Dupré était coincé. Il ne pouvait pas passer. Sergent lui a ordonné d’attendre à Sidi-bel-Abbès. Il y a eu des inondations dans tout le pays. Des dizaines de morts. Des disparus. Une montagne s’est effondrée à Tlemcen. Dix jours pour que le niveau diminue. Dupré s’est embourbé vingt fois. Par endroits, la route a disparu. Il me jure qu’il pleut plus à Alger qu’à Paris. Ici, dans cette fosse gigantesque, c’était pire. Toutes les digues, tous les murets levés ont été emportés. Comme si la terre avait voulu se venger de nos actions dérisoires. Des années de travail perdues. Il faut recommencer. Dupré décharge tout, pressé de rentrer. La prochaine fois, il apportera d’autres instruments de chantier.

D’après lui, il n’y a rien à faire pour les gens d’ici. C’est comme ça.

De toute façon, le hameau a disparu. Ses habitants aussi. Ali me dit qu’ils se sont réfugiés sur une hauteur. Ils ont l’habitude, chaque année c’est pareil, mais cette année est la plus mauvaise depuis toujours. À cause de la guerre, peut-être. Le tertre a fondu de moitié.

5 juillet 1941. Ali me pose une foule de questions, d’où je viens, comment est mon pays, pourquoi je ne suis pas marié à mon âge et pourquoi je n’ai pas d’enfant. Il fait tellement chaud qu’on ne peut sortir qu’entre 4 heures et 10 heures du matin. Après c’est le fer à repasser. L’eau s’évapore. Les moustiques pénètrent partout. J’ai toilé la charpente et construit un sas en moustiquaire, il y en a des malins, des malignes plutôt, qui entrent, je ne sais pas par où.

Depuis quelques semaines, je teste un nouveau produit : le dichlorodiphényltrichloroéthane que Sergent vient de m’envoyer. Cet insecticide est d’une incroyable efficacité, aucun anophèle ne lui résiste. On va réussir.

28 octobre 1941. Un an, déjà. Je me suis senti rarement aussi libre que dans ce pays hostile et désertique. Je suis le seul maître de ma vie. Je crois que c’est lié à l’absence de montre. Je me lève, je me couche, je dors, je mange et travaille quand et comme je veux, rythmé par une horloge purement interne. Il n’y a aucune fenêtre. Pour savoir si c’est le jour ou la nuit, je suis obligé d’ouvrir la porte.

J’entends souvent cette voix venue de l’au-delà, assez distinctement certains soirs, comme si elle était portée par le vent. Pourtant aujourd’hui, il n’y en a pas et je l’entends.

Avec Carmona, nous ne nous sommes jamais parlé mais il m’a donné des bottes. Ici, c’est la liberté. J’ai remarqué qu’il n’en portait pas. Ni lui ni les autres Arabes. Je ne sais pas pourquoi j’écris ça. Il n’est pas arabe. Ils vont pieds nus dans la boue. Ou avec des sandales ouvertes.

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