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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Un socialiste irlandais, qui revenait de Westphalie, et qui dînait au Croissant, lui avait appris que ce soir même, à Essen, en plein centre métallurgique allemand, au siège des usines de guerre de Krupp, devait se produire une imposante manifestation pacifiste. L’Irlandais prétendait même que, dans des réunions privées, un grand nombre d’ouvriers avaient prôné le sabotage du travail, afin d’empêcher le gouvernement impérial de persévérer dans ses visées belliqueuses.

Dans le courant de l’après-midi, cependant, il y avait eu une alerte sérieuse. Un bruit alarmant, venu d’Allemagne, s’était répandu dans les salles de rédaction. On annonçait que le Kaiser — après avoir, sur un ton d’ultimatum, fait demander à Sazonov des éclaircissements à propos de la mobilisation russe, et après avoir reçu, comme réponse, que cette mobilisation était partielle mais ne pouvait plus être suspendue — avait donné l’ordre de préparer le décret de mobilisation. Pendant deux heures, on avait réellement cru que tout était perdu. Enfin, l’ambassade d’Allemagne avait démenti : et en termes si formels, qu’il semblait bien, en effet, que la nouvelle de la mobilisation allemande fût fausse. On apprit qu’elle avait été lancée à Berlin par le Lokalanzeiger : réplique, sur l’autre versant de la frontière, de l’incident du Paris-Midi. Ces douches successives entretenaient l’opinion dans une fébrilité dangereuse. Jaurès redoutait plus que tous les méfaits de ces paniques. Il ne cessait de répéter que le devoir, dans chaque groupement, dans chaque foyer, était de lutter contre ces peurs imprécises qui livraient les esprits à la hantise de la légitime défense, et faisaient le jeu des ennemis de la paix.

— « Tu l’as vu, depuis son retour ? » demanda Jacques.

— « Oui, je viens de travailler deux heures avec lui. »

À peine revenu de Belgique, avant même d’aller au Groupe socialiste parlementaire rendre compte des résultats qu’il rapportait de la confrontation de Bruxelles, le Patron avait rassemblé ses collaborateurs pour procéder avec eux aux préparatifs du congrès international, convoqué à Paris le 9 août ; le Parti français avait dix jours pour assurer la réussite de cette importante assemblée du socialisme européen ; il n’y avait pas une heure à perdre.

Sa présence à l’Humanité avait ranimé les énergies. Il revenait tout réconforté par la ferme position des socialistes allemands, confiant dans les promesses qu’il en avait obtenues, et plein d’un nouvel entrain pour activer la lutte. Indigné par l’attitude du gouvernement dans l’affaire de la salle Wagram, il avait aussitôt pris la résolution de tenir tête aux pouvoirs, et d’offrir aux défenseurs de la paix une éclatante revanche, en organisant pour le dimanche suivant, 2 août, un vaste meeting de protestation.

— « Courage », dit Jacques, en touchant le bras de Jenny. « C’est là. »

Elle vit un peloton d’agents embusqués sous un porche. Des jeunes gens vendaient la Bataille syndicaliste, le Libertaire.

Ils s’engagèrent dans une impasse où des hommes, debout, s’attardaient par groupes à pérorer, au lieu d’entrer dans le théâtre. Pourtant, la séance était commencée. La salle était pleine.

— « Tu viens pour entendre Bastien ? » dit à Jacques un militant qui sortait. « Paraît qu’il est retenu à la Fédération, et qu’il ne viendra pas. »

Jacques, déçu, faillit faire demi-tour. Mais Jenny n’était pas en état de repartir tout de suite. Sans s’occuper de ses amis, il dirigea la jeune fille vers les premiers rangs, où il avait aperçu deux places libres.

Le secrétaire de la section, un nommé Lefaur, présidait, assis, sur la scène, devant une table de jardin.

L’orateur, debout devant la rampe, était un conseiller municipal de Montrouge. Il répéta plusieurs fois que la guerre était un achronisme.

On bavardait, entre voisins, sans paraître écouter.

— « Silence ! » glapissait, par intervalles, le président, en tapant du plat de la main la table de fer.

— « Regardez de près les visages », dit Jacques, à voix basse. « On pourrait presque classer les révolutionnaires d’après leurs physionomies. Il y a ceux qui portent la révolution dans la mâchoire, et ceux qui la portent dans les yeux… »

« Et lui ? » songea Jenny. Au lieu de regarder ses voisins, elle examinait la figure de Jacques, son menton saillant et volontaire, son regard mobile, un peu dur, énergique et lumineux.

— « Allez-vous prendre la parole ? » murmura-t-elle, timidement. Elle s’était posé la question tout le long du chemin. Elle souhaitait qu’il parlât, pour l’admirer davantage ; mais elle le redoutait aussi, par une sorte de pudeur.

— « Je ne pense pas », répondit-il, en glissant sa main sous le bras de la jeune fille. « Je ne parle pas bien en public. Les quelques fois où ça m’est arrivé, j’ai toujours été paralysé par le sentiment que les mots m’entraînaient, dénaturaient les nuances, trahissaient ma vraie pensée… »

Elle n’aimait rien tant que de l’entendre ainsi s’analyser pour elle ; et pourtant, il lui semblait en général que, ce qu’il disait de lui, elle le savait déjà. Tandis qu’il parlait, elle sentait, à travers l’étoffe, la chaleur de la main qui soutenait son coude, et elle en était si bouleversée qu’elle ne pouvait plus penser qu’à cela, à cette douce brûlure qui pénétrait sa chair.

— « Vous comprenez », poursuivait-il, « j’ai toujours un peu l’impression de mentir, d’affirmer plus que je ne crois… Impression intolérable… »

C’était exact. Mais il était vrai, également, qu’il éprouvait, à prendre la parole, une ivresse capiteuse ; et qu’il réussissait presque toujours à créer, entre ses auditeurs et lui, un échange, une communion.

À la tribune, un autre militant, un gros homme à la nuque congestionnée, remplaçait le conseiller municipal. Sa voix de basse avait, dès les premiers mots, capté l’attention. Il jetait à ses auditeurs une succession de formules péremptoires, sans qu’il fût possible de suivre les associations de ses idées :

— « Le pouvoir est tombé aux mains des exploiteurs du peuple !… Le suffrage universel est une sinistre foutaise !… L’ouvrier est un serf de la féodalité industrielle !… La politique des munitionnaires capitalistes a accumulé sous le plancher de l’Europe des barils de poudre, prêts à sauter !… Peuple, veux-tu te faire trouer la peau pour assurer des dividendes aux actionnaires du Creusot ?… »

Des applaudissements nourris ponctuaient automatiquement chacune de ces affirmations courtes, essoufflées, qu’il assenait en coups de massue. Il avait l’habitude des ovations : à la fin de chaque phrase, il s’interrompait net pour les attendre, et restait une minute la bouche ouverte, comme si un hanneton lui était entré dans le gosier.

Jacques se pencha vers la jeune fille :

— « C’est stupide… Ce n’est pas ça qu’il faut leur dire… Il faut les convaincre qu’ils sont le nombre, qu’ils sont la force ! Ils le savent vaguement ; mais ils ne le sentent pas ! Il faudrait qu’ils l’apprennent par une expérience directe, décisive. C’est pour ça — aussi — qu’il est tellement important que le prolétariat, cette fois, gagne la partie ! Le jour où il aura vu, dans les faits, qu’il peut, par ses seuls moyens, mettre un obstacle infranchissable aux politiques d’agression, et faire reculer les gouvernements, alors il connaîtra vraiment sa force, alors il aura pris conscience qu’il peut tout ! Et, ce jour-là !… »

Cependant, le public commençait à se lasser des formules incohérentes de ce deuxième orateur. Dans un coin du théâtre, une discussion privée s’échauffa, dégénéra en dispute.

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