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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Zagouliaïeff leva les sourcils :

— Ça t’a pris comme ça ?… Tout à coup ?…

Nicolas voulut se rétracter. Mais il fit un effort et répondit d’une voix égale :

— Non… Depuis longtemps, j’y pense… Mon travail pour le parti m’assomme… Je souhaiterais aller plus loin, risquer, sacrifier…

Un éclat de rire strident l’interrompit :

— Monsieur cherche des sensations neuves !

— Pas du tout…

— Si, si… Je te comprends, mon petit. La paperasse ne te suffit plus, il te faut de la chair fraîche.

— Tais-toi, dit Nicolas. Tu salis tout dès que tu ouvres la bouche. Si je décide de te suivre, c’est que je partage tes sentiments.

— Tu m’étonnes ! dit Zagouliaïeff. Pour moi, la terreur est une nécessité intérieure…

— Pour moi aussi… Depuis… depuis l’émeute de Moscou…

— Tu me fais rire avec ton émeute ! Là, nous étions en état de légitime défense. Attaqués par la troupe, nous devenions nous-mêmes des soldats. La besogne du terroriste est autrement difficile. Te sens-tu de taille à abattre un homme froidement, logiquement, sans qu’aucune menace de sa part puisse excuser ton geste ? Non, non, tu es tout pâle. Tu te dis : « Le sang de mes semblables… une créature de Dieu… » et tu as peur…

— Je n’ai pas peur.

— Si, tu as peur. Tu as peur des mots. Tu es encore tout embrouillé de morale, de religion…

Zagouliaïeff désigna du doigt la Bible noire qui traînait sur la table.

— Tu lis ça. C’est tout dire.

— J’ai besoin de ce livre, dit Nicolas. J’y trouve une réponse aux questions qui m’inquiètent. Mais j’irai avec vous. Quelles que soient mes raisons, j’ai décidé d’agir.

— On agit mal avec la Bible sous le bras, dit Zagouliaïeff. Ce bouquin-là, plus qu’un autre, gêne les mouvements. Il est dépassé… « Tu ne tueras point. » D’accord. Mais un assassin est exécuté par les juges, et c’est bien. Un soldat en égorge un autre au cours d’une bataille héroïque, et c’est bien. Guillaume Tell est un terroriste, mais les bourgeois conservateurs suisses en ont fait un demi-dieu national ! Les moyens sont bons, si la fin est bonne. Un coup de feu est tiré. S’il abat un chien enragé, le tireur est un honnête homme, s’il abat un garçonnet cueillant des cerises, le tireur est un monstre de perversité. La fin seule compte. Et notre fin est assez généreuse pour excuser le sang, le mensonge, le vol. À la technique révolutionnaire, correspond une morale révolutionnaire. Au lieu de penser au Christ, au Sermon sur la Montagne, à toutes ces vieilleries débilitantes, songe au bonheur du peuple, et tu trouveras la force de lever ton revolver, de lancer ta bombe…

— Tout serait donc permis…

— Est permis tout ce qui mène à la libération de l’homme. La morale émancipatrice du prolétariat s’oppose à la morale esclavagiste chrétienne, pour qui l’égalité, la fortune, la paix, toutes les récompenses n’interviennent que dans le ciel. Christ veut consoler les hommes d’être malheureux sur terre en leur promettant qu’ils seront heureux dans les nuages. « Rendez à César… » Nous ne voulons pas de César. Christ accepte César, les impôts de César, la monnaie de César, les théâtres de César, les tribunaux de César, les policiers de César. Nous n’acceptons rien de cela. Notre royaume est de ce monde. Et, pour le conquérir, nous sommes prêts à tout. Notre morale suit nos actes. Il faut lire nos actes à l’envers. L’effet avant la cause. La fin avant les moyens. Tu diras : « La révolution compte un ennemi de moins, Zagouliaïeff a tué cet homme. » Et non : « Zagouliaïeff a tué un homme qui était l’ennemi de la révolution. » Saisis-tu la nuance ? D’abord le résultat : un ennemi de moins. Le geste ? peu importe : un homme tué, une ville rasée, un cheval abattu… Ne me regarde pas de tes yeux stupides. Tâche de comprendre…

— Je n’ai pas besoin de comprendre, dit Nicolas avec élan, puisque nous ne parlons pas la même langue. Le Christ nous ordonne d’aimer notre prochain. J’aime tellement mon prochain que je suis prêt à perdre mon âme pour le servir. Je veux bien être damné pour que des milliers d’êtres soient sauvés de la misère. D’ailleurs, je ne serai pas damné. Le Christ absorbera le sang, la honte, la lâcheté. Le Christ prendra tout sur lui, en lui.

— C’est si commode !

— Souviens-toi des deux voleurs crucifiés de part et d’autre du Christ. Il leur a pardonné… « Je te le dis en vérité, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. » Telles ont été ses paroles. Et ces deux-là étaient des criminels. Comme toi, comme moi, Zagouliaïeff…

Nicolas avait pris la Bible et la feuilletait nerveusement. Puis, il reposa le livre et prononça d’une voix blanche :

— Je suis des vôtres.

— Tu quitterais le parti ?

— Je ferai ce que tu me diras de faire.

Zagouliaïeff but un verre de kwas et s’essuya la bouche du revers de la main.

— Après tout, tu n’as qu’à venir, dit-il. On te jugera à l’œuvre. Si tu ne fais pas l’affaire…

— Mais Grünbaum… Comment le prévenir ?

— Je m’en charge.

— Et d’ici là ?…

— Occupe-toi de ta papeterie. Lis la Bible, si ça t’amuse. Et attends que je te convoque.

— Ah ! mon ami, dit Nicolas, ce serait tellement mieux si tu pensais comme moi, si tu te sentais d’avance excusé.

— Je n’ai pas besoin d’excuse, dit Zagouliaïeff.

Il enfila son manteau, coiffa sa casquette de laine grise.

— Je descends avec toi, dit Nicolas. Il faut que je porte les épreuves à l’imprimeur…

Ils sortirent ensemble. Le petit jour froid et brumeux étouffait la ville. Les portiers balayaient le pas de leur porte. Un accordéon jouait dans une cour. Marchant à côté de Zagouliaïeff, Nicolas éprouvait une impression bizarre de gêne et de malheur. De toutes ses forces, il essayait de dominer son angoisse. Il se répétait pêle-mêle des paroles de la Bible et des paroles de Zagouliaïeff. « La fin justifie les moyens… » « L’un des malfaiteurs crucifiés l’injuriait, disant : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et sauve-nous. » Subitement, il glissa dans la neige, tomba sur un genou.

— Debout, camarade, lui dit Zagouliaïeff.

Nicolas se releva, épousseta son manteau d’une main engourdie. Un traîneau passa, rasant le trottoir. Le cocher barbu glapit d’une voix enrouée :

— Gare !

Une femme emmitouflée de fourrure était assise au fond du traîneau. Instinctivement, Nicolas se rappela sa sœur, le boudoir, les liqueurs, la chambre d’enfant avec la flamme rose de la veilleuse. Il ferma les yeux, étourdi par la valeur de son sacrifice.

— Quoi ? Ça ne va pas ? demanda Zagouliaïeff.

— Oh ! si, murmura Nicolas. Ça va bien. Ça va tellement bien…

Et il se remit à marcher, boitillant, souriant, le regard triste.

CHAPITRE III

Michel partageait ses journées entre les Comptoirs Danoff et la Compagnie privée de Chemin de fer, dont il présidait le Conseil d’administration. Cette double activité épuisait toute son énergie. Les affaires de la Compagnie de Chemin de fer étaient particulièrement embrouillées. Trop d’intermédiaires en faussaient le dessein. Le gouvernement avait autorisé l’équipement de la ligne d’Armavir-Touapsé sur présentation des plans et des devis, et garanti un intérêt normal au capital engagé. Mais, conformément à la loi, un ingénieur de l’Administration centrale, Mordvinoff, avait été nommé pour surveiller les travaux, et les ingénieurs de la Compagnie refusaient de lui obéir. Chaque jour, les plaintes des techniciens rejoignaient, sur le bureau de Michel, les rapports de l’ingénieur Mordvinoff. Il ne se construisait pas une verste de voie ferrée sans protestations véhémentes de part et d’autre. Le terrain était mal choisi. Le bois des traverses ne valait rien. Éviter telle localité, c’était renoncer à de fortes recettes en trafic de marchandises. Traverser tel domaine, c’était risquer des remontrances officieuses, car le propriétaire était un ami intime du ministre des Voies et Communications. Et pourquoi ne pas exproprier le dénommé Stébéleff, riverain tapageur ? « Mais les cosaques sont pour lui. Nous devons compter avec les cosaques ! » Un jour, l’ingénieur Mordvinoff et ses collègues en étaient venus aux mains dans le bureau de Michel. Le mot de « démission » avait été prononcé vingt fois en une heure. Puis, tout le monde s’était calmé, par miracle, et Michel avait promis que l’algarade resterait un secret entre lui et les responsables. On avait bu un champagne de réconciliation, sur la table débarrassée de ses cartes. Le lendemain, la dispute reprenait de plus belle.

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