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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Charles souffla, il ressentait encore les violents à-coups des palpitations cardiaques qui l’avaient étranglé un instant plus tôt. Mais cela allait mieux. Cinq cent mille francs. C’était le prix que Joubert lui proposait, à la condition de les investir dans son pétrole. Sa forfaiture vis-à-vis de Madeleine lui sembla mieux rémunérée.

— J’avais imaginé investir… sept cent mille, lâcha-t-il.

Joubert observait la nappe.

— Je ne vous le conseille pas, Charles. À votre place, je ne placerais pas plus de six cents.

Allons. Six cent mille francs qui deviendraient près de deux millions en quelques mois, Charles était satisfait et soulagé.

— Vous avez sans doute raison, conclut-il. Six cent mille, ce sera très bien.

— Avant tout, Madeleine, c’est à Paul que vous devez penser ! disait Léonce. Il a hérité de son grand-père des obligations, mais il n’en disposera qu’à sa majorité. Si d’ici là, votre fortune venait à sombrer dans une crise comme celle qui, dites-vous, va nous atteindre, comment l’élèverez-vous ?

Les chiffres arrivèrent enfin. La crise économique était une planète lointaine que ne discernaient que les pessimistes, or, sans vouloir jouer les tragiques, il est rare que les optimistes aient raison bien longtemps. Quant au pétrole roumain, il se portait fort bien, tandis que le pétrole irakien, lui, était encore dans les limbes. Ses actions ne cessaient de chuter.

Joubert sembla moins soigné que d’habitude, un col légèrement de travers était chez lui le signe du plus grand désordre. Il donnait, plus que jamais, l’impression d’un condamné vivant ses derniers jours. Quelle que soit la décision de Madeleine, il était battu.

— J’ai décidé…, commença Madeleine.

Était-elle en train de jouer sa vie aux dés ? « Il y a toujours un moment, disait son père, où tout bien pesé, tout bien mesuré, il faut trancher. Les informations alors ne servent plus à rien. Bonne ou mauvaise, il faut faire confiance à son intuition. » La sienne ne l’avait jamais trompé, ajoutait-il, en quoi il se vantait un peu. Mais Madeleine devait reconnaître que cette maxime, à cet instant précis, prenait tout son sens.

Cette affaire Ferret-Delage lui trottait encore dans la tête, trois cent mille francs de perte, résultat de l’intuition de Joubert. À l’instant des grandes décisions, le jugement de Joubert ne valait pas plus que celui de M. Brochet… ou que le sien propre.

— J’ai décidé…

— Oui…? interrogea Joubert.

Puisque le pétrole roumain, de l’avis de tous, était le plus rentable des investissements disponibles, quel risque prenait-elle ? Elle ne plongeait pas dans l’inconnu, il y avait des chiffres tout de même.

Elle trancha. Silence.

— Très bien, dit enfin Joubert.

Il adopta l’air pincé des hommes à qui on vient de reprocher leur mauvaise haleine.

— Nous allons faire comme vous l’entendez. Mais pas plus de la moitié de vos avoirs dans votre… « pétrole roumain » (dans sa bouche l’expression devenait un gros mot). La moitié en actions pétrolières. Et pour le reste, il faut diversifier, cela tombe sous le sens. La logique vous dicte d’investir le reste dans des titres coordonnés. Voilà l’essentiel, Madeleine, la cohérence !

Il revint le lendemain, posa, sans le moindre commentaire, un énorme dossier sur la table.

Madeleine signa des documents pendant près de deux heures.

Joubert, le regard fermé, les lèvres closes, pointait sobrement l’index sur les endroits à parapher, comme d’habitude, ici, et ici, et là… De temps à autre, il se contentait de souligner « cette signature veut dire que…, cette autre entraîne que… » Madeleine ne s’arrêtait même pas pour l’écouter. Alors, il se taisait et continuait de tourner les pages.

En fin de journée le 10 mars 1929, si la part d’héritage de Paul restait placée en obligations d’État, Madeleine, quant à elle, avait investi l’essentiel de sa fortune dans un portefeuille d’actions pétrolières en Roumanie et de sociétés connexes et ne pesait plus que 0,97 % du capital de la banque de son père.

Madeleine trouva que Joubert avait le pas lourd en quittant la pièce.

M. Brochet, qui attendait dans le couloir, discerna au contraire sur le visage de son patron le sourire discret des bons jours.

17

Le temps reprit son cours. Et les nouvelles étaient bonnes.

La vente des avoirs de Madeleine fut un succès : la banque Péricourt était une institution de confiance, ses actions trouvèrent preneurs immédiatement. Quant au grand emprunt émis par le consortium roumain, littéralement catapulté par l’achat massif d’actions par Madeleine, il entraîna l’enthousiasme d’autres investisseurs, une incontestable réussite, les parts s’arrachèrent. Le Soir de Paris titra sur « la formidable énergie roumaine ». Au fil des semaines, les actions roumaines poursuivirent leur lente et prospère ascension.

Joubert, qui devait maintenant apporter ses parapheurs à d’autres administrateurs majoritaires, ne venait plus qu’occasionnellement, comme on visite non plus la propriétaire de l’entreprise (à la prochaine assemblée générale, Madeleine ne serait plus tournée en ridicule), mais l’une des plus grosses fortunes gérées par la banque Péricourt.

Concernant ce voyage à Milan auquel Paul était convié, à bout d’arguments, Madeleine avait dû céder.

Il fallut des semaines pour que soit établi un protocole extrêmement précis prévoyant notamment que Madeleine accompagnerait son fils. Évidemment ! Je ne vais pas laisser Paul tout seul avec cette folle !

Solange, elle, enthousiasmée par la venue de Paul (« et je suis si contante que ton adorable maman t’acompagne »), lui écrivait deux fois par jour, dès qu’elle pensait à quelque chose elle postait un nouveau courrier. Les deux femmes échangeaient beaucoup sur les détails du voyage et du séjour, mais, hélas, peinaient souvent à tomber d’accord, cette affaire était pleine d’imprévus regrettables. Madeleine n’avait pas pu obtenir des billets pour le train qui arrangeait le mieux Solange pour venir les chercher ; Solange, de son côté, était désolée de n’avoir pu réserver dans le restaurant que Madeleine avait choisi sur le guide ; Madeleine avait demandé que quelqu’un aille à la gare de Milan récupérer les malles dès leur arrivée, malheureusement Solange n’avait pas de personnel disponible avant le lendemain. Quant à Madeleine (« Je suis vraiment au regret, très chère Solange… »), il lui avait été impossible d’aller acheter l’eau de toilette que la diva ne trouvait qu’à Paris, tandis que Solange espérait dénicher un guide pour la cathédrale le vendredi après-midi comme Madeleine le souhaitait, « malheureusemant rien n’est certain, les Italiens, vous le savez, chair Madeleine, sont des gens très imprévisibles… », etc. Il avait vraiment fallu que Solange menace, quoique de façon allusive, d’annuler ce voyage pour que Madeleine consente à ce que la chanteuse passe une soirée seule au restaurant avec son « petit Pinocchio ».

— Une soirée aux chandelles, autant dire ! avait bramé Madeleine. Je vous demande un peu, Léonce !

— Vous en profiterez pour sortir de votre côté. Moi, si j’étais vous…

Contrairement à Léonce qui devait avoir son idée, Madeleine n’imaginait absolument pas ce qu’une femme comme elle pourrait faire d’une soirée seule à Milan.

— Et puis, l’appeler Pinocchio, je trouve ça déplaisant, Paul n’est pas une marionnette ! Elle va devoir changer de ton, moi je vous le dis !

Paul regardait cette rivalité avec une certaine jubilation, comme une dispute de filles dans un bac à sable. « Ça… n… n’a au… aucune imp… portance », répondait-il à Léonce, que cela agaçait.

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