Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Discrètement, cinq cardinaux ultraconservateurs (les « usual suspects » Raymond Burke, Gerhard Ludwig Müller, Carlo Caffarra, Walter Brandmüller et Velasio De Paolis) participent à un ouvrage collectif de défense du mariage traditionnel, publié aux États-Unis par la maison d’édition catholique Ignatius. Ils entendent le faire distribuer à tous les participants du synode◦– avant que Baldisseri fasse saisir le pamphlet ! L’aile conservatrice crie à la censure ! Le synode est déjà en train de tourner à la farce.
Dès la première assemblée, les points litigieux relatifs à la communion des divorcés remariés et à l’homosexualité font l’objet d’âpres débats qui contraignent le pape à revoir sa copie. En quelques jours, le document est modifié, édulcoré, et la position sur l’homosexualité fortement rigidifiée. Pourtant, même cette nouvelle version light est rejetée par les pères synodaux lors du vote final.
L’attaque contre le texte est si forte, si dure, qu’il est évident que le pape est lui-même visé à travers elle. Sa méthode, son style, ses idées, sont rejetés par une partie du collège des cardinaux. Les plus « rigides », les plus traditionnels, les plus misogynes se rebellent. Ceux qui ont l’« inclination » la plus forte ? Il est en effet significatif que cette guerre entre conservateurs et libéraux se joue à front renversé sur la question gay. Il faut donc être contre-intuitif pour la décrypter. Plus significatif encore est le fait que plusieurs des leaders de la fronde anti-François ont une double vie. Ces homosexuels planqués, pétris de contradictions et d’homophobie intériorisée, se révolteraient-ils alors par haine d’eux-mêmes ou par peur d’être démasqués ? Le saint-père est à ce point exaspéré qu’il attaque précisément les cardinaux sur leur talon d’Achille : leur vie intime dissimulée derrière leur excès de conservatisme.
C’est ce que James Alison, prêtre anglais ouvertement gay, très respecté pour ses écrits théologiques sur le sujet, résume d’une formule plus subtile qu’elle n’en a l’air, lorsque je l’interroge à plusieurs reprises à Madrid :
— C’est la revanche du placard ! C’est la vengeance du placard !
Le prêtre Alison résume à sa manière la situation : les cardinaux homosexuels « dans le placard » ont lancé la guerre contre François qui encourageait la sortie des gays du « placard » !
Luigi Gioia, un moine bénédictin italien, qui fut l’un des responsables de l’université des bénédictins Sant’Anselmo à Rome, me donne une autre clé de lecture de ce qui s’est passé au Vatican :
— Pour un homosexuel, l’Église apparaît comme une structure stable. C’est l’une des raisons qui expliquent, selon moi, le fait que de nombreux homosexuels ont choisi le sacerdoce. Quand tu as besoin de te cacher, tu as également besoin, pour te sentir en sécurité, que ton contexte ne bouge pas. Tu veux que la structure où tu t’es réfugié soit stable et protectrice ; et après, tu peux naviguer là-dedans librement. Or, François, en voulant la réformer, a rendu la structure instable pour les prêtres homosexuels placardisés. C’est cela qui explique leur violente réaction et leur haine à son égard. Ils ont peur.
Le principal artisan et témoin du synode, le cardinal Baldisseri me résume de son côté, et plus factuellement, l’état des lieux après la bataille :
— Il y a eu un consensus sur tout. Sauf sur les trois points sensibles.
En réalité une majorité « libérale » s’est dégagée du synode mais le quorum nécessaire à l’adoption des articles controversés, qui nécessite deux tiers des voix, a manqué. Trois paragraphes sur soixante-deux ont donc été rejetés◦– les plus emblématiques. Le quorum a fait défaut au pape. Le projet révolutionnaire de François sur la famille et l’homosexualité a vécu.
FRANÇOIS A PERDU UNE BATAILLE, mais il n’a pas perdu la guerre. Dire qu’il fut mécontent de son échec au synode est un euphémisme. Cet homme autoritaire mais franc, quand il le juge nécessaire, est offusqué par le blocage des cardinaux conservateurs de la curie. Leur hypocrisie, leur double jeu, leur ingratitude le révulsent. Ces manœuvres en coulisse, ce complot, cette méthode expressément contraire aux lois de la curie◦– c’en est trop. À ses collaborateurs, François laisse entendre à huis clos qu’il n’a pas l’intention de céder. Il va se battre et mener la contre-offensive.
— C’est un têtu. Un têtu entêté, me dit un monsignore qui le connaît bien.
La réaction du souverain pontife va s’opérer en plusieurs temps. D’abord, il peut préparer le second synode, prévu pour l’année suivante, ce qui lui permet de s’organiser. Ensuite, il décide de monter une campagne de grande ampleur en faveur de ses propositions, à partir de la fin 2014, pour gagner la bataille des idées. Il veut transformer sa défaite en victoire.
Cette guerre sera largement secrète, à rebours de la précédente, qui se voulait participative et consultative. Pris au piège de la démocratisation, François entend montrer à son opposition ce qu’est un monarque absolu dans une théocratie césarienne !
— François est rancunier. Il est vindicatif. Il est autoritaire. C’est un jésuite : il ne veut jamais perdre ! résume un nonce qui lui est hostile.
François dispose de trois leviers efficaces pour réagir. À court terme, il peut tenter de favoriser un débat plus moderne à travers le monde par une action sur les épiscopats et les opinions publiques catholiques◦– c’est la nouvelle mission qu’il confie à Baldisseri et à son équipe. À moyen terme, sanctionner les cardinaux qui l’ont humilié, à commencer par Gerhard Ludwig Müller, le responsable de la doctrine de l’Église. À long terme, modifier la composition du collège des cardinaux en créant des évêques favorables à ses réformes et, compte tenu de la limite d’âge, évincer naturellement peu à peu son opposition◦– c’est l’arme suprême, celle dont seul le souverain pontife peut user.
À la manœuvre, sioux et têtu, François va passer à l’offensive en utilisant les trois techniques à la fois avec une vitesse et, disent ses opposants, une violence, inouïes.
Le travail de « préparation » du deuxième synode, prévu pour octobre 2015, est lancé. En fait, c’est une véritable machine de guerre qui se met en branle, sur cinq continents. Les nonces, les alliés, les cardinaux amis, tous sont mobilisés. C’est Henri V à la veille de la bataille d’Azincourt. François a un royaume pour théâtre : « Nous ne sommes pas un tyran, mais un roi chrétien. Notre colère est assujettie à notre courtoisie. » Courtoisie il y a ; mais colère plus encore.
J’AI PU SUIVRE CETTE OFFENSIVE dans de nombreux pays, et mesurer à quel point les épiscopats se sont divisés en deux camps irréconciliables, par exemple en Argentine, en Uruguay, au Brésil ou aux États-Unis. Sur le terrain, la bataille fait rage.
En Argentine d’abord : le pape mobilise là, dans sa base arrière, ses amis. Le théologien Víctor Manuel Fernández, un intime de François et l’une de ses plumes, récemment promu évêque, sort subitement de sa réserve. Dans un long entretien du Corriere della Sera (mai 2015), il s’en prend férocement à l’aile conservatrice de la curie et, sans le nommer, au cardinal Müller : « Le pape va lentement parce qu’il veut être sûr qu’on ne pourra pas revenir en arrière. Il vise des réformes irréversibles… Il n’est absolument pas seul. Les gens [les fidèles] sont avec lui. Ses adversaires sont plus faibles qu’ils ne le pensent… D’ailleurs, il est impossible pour un pape de plaire à tout le monde. Benoît XVI plaisait-il à tous ? » C’est une « déclaration de guerre » pour l’aile ratzinguérienne de la curie.