Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Le médecin s’apprêta à quitter la chambre.
Kindle ferma les yeux mais les rouvrit aussitôt.
— Docteur Wheeler ?
— Oui, monsieur Kindle ?
— Combien sommes-nous, ici ? Je veux dire… il y en à d’autres à part nous, en ville, n’est-ce pas ?
Le médecin parut encore plus las.
— Quelques-uns. Je voudrais que nous nous rencontrions tous d’ici à une quinzaine de jours. Un genre de réunion locale. Peut-être pourrez-vous y assister. Si vous restez allongé et que vous permettez à cette fracture de se réduire.
Kindle acquiesça, mais vaguement ; il avait déjà oublié sa question et glissait sans retenue dans le sommeil.
12
Brookside (II)
Pour le service funèbre, Miriam sortit ce qu’elle nommait toujours sa tenue d’église – bien qu’elle n’eût pas mis les pieds depuis des années dans la maison de Dieu. Robe noire, chapeau, gants blancs et chaussures à semelles orthopédiques au cuir comme neuf.
Elle ajusta une dernière fois le chapeau sur sa tête devant le miroir de l’entrée, puis sortit dans cette matinée d’été brumeuse.
Plus de deux semaines s’étaient écoulées depuis la nuit où elle avait été touchée par la Chose.
Plus question d’Œil de Dieu – quelle erreur elle avait commise ! C’était encore, du moins le supposait-elle, l’instrument de Dieu, mais au même titre qu’une nuée de sauterelles ou une épidémie de choléra. Un messager extraterrestre, insinuant, fallacieux et tout à fait impie dans sa proposition d’absolution inconditionnelle. Miriam était pratiquement certaine de pouvoir reconnaître Dieu sans trop de difficulté le jour où elle L’aurait en face d’elle : Dieu était justice et portait une épée. La Chose, au contraire, avait usé de la voix profonde et intime d’un amant pour s’exprimer. Elle offrait trop et ne haïssait pas assez.
Mais le monde, depuis son avènement, avait changé. En l’espace de deux semaines, Miriam avait pu se rendre compte des transformations à l’œil nu.
Les informations, par exemple. Elles ne valaient même plus le papier sur lequel elles étaient imprimées. En quelques jours, le Buchanan Observer avait rétréci comme une peau de chagrin ; il ne restait plus que quelques pages – pour la plupart des rubriques de cuisine ou de jardinage. Les événements exceptionnels n’avaient bénéficié que de titres mineurs, comme le cessez-le-feu tacite mais universellement respecté dans tous les pays en guerre. Présidents et grands de ce monde n’avaient même pas daigné se prononcer publiquement. Miriam était écœurée. Selon elle, ils feraient mieux d’annoncer franchement la couleur : ON NE NOUS DIT PLUS RIEN. ET TOUT LE MONDE S’EN FICHE.
Au moins le service funèbre avait-il été maintenu. Le corps de son père avait été mis en terre la veille de Contact, mais la cérémonie avait été repoussée afin de permettre à l’oncle de Miriam, un homme qu’elle n’avait jamais rencontré, d’arriver de Norvège pour y assister. Naturellement, le vol avait été annulé – on avait vaguement signalé, dans les journaux, que les avions civils avaient été réquisitionnés pour assurer les secours dans les zones africaines sinistrées. La cérémonie se déroulerait donc cet après-midi avec ou sans l’oncle Edward.
Du moins l’espérait-elle. Pouvait-on avoir une quelconque certitude, en ces temps troubles ?
Le père Ackroyd avait accepté de se charger du service religieux ; pourtant, lui aussi avait avoué être l’un d’eux. Le prêtre était victime de la transformation qui avait fondu sur le reste du monde, et Miriam n’était pas certaine qu’elle pourrait être en communion d’idées avec lui. Et réciproquement. Il n’était pas garanti non plus qu’elle sortirait indemne de l’étrange évolution du monde.
Elle ne se considérait pas comme une épiscopale, mais son père s’était défini ainsi, bien qu’il n’eût que rarement assisté aux services religieux. Elle le soupçonnait d’avoir choisi les épiscopaux parce qu’ils appartenaient au gratin de la ville, après les catholiques, qui n’étaient, selon papa, qu’une bande de fanatiques à mettre dans le même panier que les chiites ou les communistes.
L’église épiscopale, accroupie comme un gros bouledogue de pierre sur ses quatre mille mètres carrés de pelouse, surplombait une imbrication de toits disparates descendant en pente douce jusqu’à l’océan. Miriam se gara et gravit les marches de la paroisse. Le père Ackroyd lui avait demandé de l’y rejoindre afin qu’ils se rendent ensemble au cimetière de Brookside.
Le prêtre l’attendait dans son bureau ; une expression soucieuse assombrissait son visage banal.
— Asseyez-vous, Miriam, dit-il.
Elle l’écouta expliquer les détails du service religieux, alors qu’ils avaient tout arrangé ensemble auparavant. La croyait-il sénile ? À moins que son ministère ne lui ait donné un regard pessimiste sur le monde. Peut-être n’avait-il affaire qu’à des idiots.
La cérémonie, simple et brève, aurait lieu à l’extérieur, près de la tombe. Miriam la souhaitait surtout brève. Elle avait une sainte horreur de toutes ces fadaises marmonnées à propos du défunt et n’aurait jamais consenti à cette cérémonie n’était l’insistance de l’oncle Edward, ce sale lâcheur.
— Je connaissais mal votre père, disait le prêtre, mais certains de mes paroissiens m’ont rapporté que c’était un brave homme. Il n’est jamais aisé de perdre un proche. Je comprends que vous viviez des temps difficiles, Miriam – pour cette raison entre autres. Et je tiens à vous assurer que je suis à l’écoute si vous éprouvez le besoin de parler.
Miriam trouva la proposition à la fois risible et incongrue. Sa réponse fut spontanée :
— Tout ce que j’aimerais savoir, c’est… comment pouvez-vous continuer comme si de rien n’était ?
— Pardon ?
— Après ce qui est arrivé cette nuit-là. Vous savez très bien ce que je veux dire.
Il eut un mouvement de recul.
— C’est ma tâche. Elle n’a pas changé.
— Vous avez été contacté par la Chose.
Les yeux du prêtre s’arrondirent.
— Vous parlez de Contact ?
— Personne n’appelle plus rien par son vrai nom. Aucune importance. Je suis chrétienne, mon père. Quand la Chose m’a contactée, j’ai su qu’en tant que chrétienne je n’étais pas concernée, et j’ai donné une réponse chrétienne. Qu’est-ce que l’immortalité si elle ne se situe pas dans le royaume de Dieu ? Mais vous… Vous avez signé le pacte, n’est-ce pas ? Et pourtant, vous êtes toujours à cette place. Prêt à lire les Évangiles sur le corps défunt de mon père. Comment pouvez-vous avoir bonne conscience ?
Le père Ackroyd parut décontenancé. Il mûrit longuement sa réponse.
— Miriam, dit-il enfin, vous avez peut-être raison.
Il s’interrompit comme pour rassembler ses pensées.
— Je ne suis pas certain de savoir ce qu’est un chrétien. J’y ai beaucoup réfléchi depuis Contact. Plus je cherche la chrétienté, Miriam, et plus elle se délite sous mes yeux. Est-ce Martin Luther ou Johann Eck ? Est-ce Augustin ou Jean Chrysostome ? Est-ce Constantin ? Est-ce Matthieu, Marc ou Luc, et ont-ils vraiment écrit ces Évangiles auxquels on a donné leur nom ? Ou bien la chrétienté a-t-elle été enterrée avec l’apocryphe de Nag Hammadi ?
Ce fut au tour de Miriam d’être déroutée.
— Je ne sais tout simplement pas, avoua l’homme de Dieu. Je crois même ne l’avoir jamais su. Je pense qu’il existe dans le vaisseau quelque chose de presque aussi riche et étrange que toutes nos religions terrestres réunies. Presque. Quand j’ai parlé aux Voyageurs, je leur ai posé quelques-unes de ces questions. Je crois comprendre en partie de quoi relève leur spiritualité… et je pense qu’elle n’est pas forcément incompatible avec la nôtre. Ils ne prétendent pas avoir la clé de tous les mystères. En vérité, ils avouent leur ignorance avec une grande humilité. Ils pensent que la conscience pourrait être d’une certaine manière liée à l’ordre caché de l’univers, et pourrait même perdurer après la mort absolue. Je ne sais trop s’il faut appeler cela religion ou cosmologie. Mais ils reconnaissent que le fonctionnement des étoiles et du temps ne serait pas étranger à une certaine subtilité de l’esprit.