La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Ils rentrèrent en silence à la Villa Carmen. Lambert n’arrivait pas à chasser de son esprit le bonhomme bizarre qui paraissait s’intéresser à Lady M. Il cherchait à le situer socialement, mais l’homme n’entrait dans aucune classification. Il avait l’air d’un fou en rupture d’asile. Le garçon le jugea funeste.
Après son bain, il passa une chemise et un pantalon blancs et se mit en quête de Milady. La femme de chambre lui apprit qu’elle était dans les mains de son kinési. Trois fois par semaine, Lady M. avait recours à un masseur syrien dont elle vantait les mérites. Elle souffrait beaucoup de son arthrose, mais ne se plaignait jamais car, assurait-elle, les geignards sont odieux à leur entourage. Il était bien suffisant qu’elle fût âgée ; elle ne pouvait se permettre, de surcroît, d’être malade. Lambert emprunta la Volvo break servant aux commissions et redescendit aux tennis. Il espérait y trouver encore la jeune Française qui l’avait remplacé sur le court central et il arriva au moment où elle gagnait les douches.
— L’ogre ibérique ne vous a pas trop martyrisée ? lui demanda-t-il.
— Il était bien trop occupé à me faire du baratin ! Il a dû m’assurer que j’étais jolie en trois ou quatre langues, y compris le français.
— Si j’étais garçon de bain, je devrais m’empresser de renchérir, fit le jeune homme.
— Je suis heureuse que vous ne soyez pas garçon de bain. Vous permettez que j’aille me doucher ?
— On prend un verre ensuite ?
— D’accord !
Il s’installa à une table de jardin et suivit une partie de double qui se déroulait sur le court bordant la terrasse. Manolo Santana, l’ancien champion, qui dirigeait le tennis club du Puente Romano participait au jeu et produisait avec brio sa légendaire technique. Lambert admirait la prestation du maître, pourtant il conservait la désagréable sensation d’être encore observé par le vilain type de tout à l’heure et se retournait à tout bout de champ, certain qu’il allait le découvrir embusqué au coin du bâtiment. Mais il eut beau regarder, il ne le vit plus.
Lorsque Noémie revint, traînant son grand sac blanc, elle avait les cheveux mouillés et sentait l’eau de Cologne. Ils commandèrent deux oranges pressées puis restèrent un bon moment sans se parler, la tête renversée, les yeux mi-clos à cause de ce soleil finissant qui cognait encore dur. Une sorte de bien-être animal les gagnait.
— Ainsi, vous connaissiez Pompilius ? finit-il par murmurer.
Le prénom barbare du vieux beau la fit rire.
— J’ignorais qu’il existât un tel prénom de par le monde, assura Noémie.
— Et pas loin : la Roumanie. C’est-à-dire la porte à côté. Il vous a fait le coup de la Rolls ?
Elle cessa de rire et demanda :
— Qu’entendez-vous par là ?
— Il paraît que Pompilius considère la Rolls comme une alcôve et y entraîne des jeunes personnes de rencontre. Je ne vous ferai pas l’injure de croire que vous avez cédé à ses manœuvres séniles, je vous demande seulement s’il en a tenté ?
Soulagée, elle haussa les épaules.
— Oh ! il s’est montré empressé et allusif, mais mon attitude l’a dissuadé d’aller plus loin.
Pensant que la meilleure façon de ne pas être questionnée c’est encore d’interroger soi-même, Noémie demanda à Lambert quels étaient ses liens avec le couple et ce qu’il faisait à Marbella. Il déclara que Lady M. était sa tante, Pompilius le vieil amant de celle-ci, qu’elle tolérait par habitude et charité, et que lui s’occupait à gérer la fortune de sa parente.
— Voilà une belle sinécure ! dit en riant la jeune fille.
Il ne tarda pas à loucher sur la montre du prince. Milady en avait probablement terminé avec son masseur et elle allait s’inquiéter de son absence.
— Je dois vous laisser, fit Lambert. On se voit demain à la même heure ?
— Je n’ai pas pu avoir de leçon pour demain. Miguel a un emploi du temps très chargé.
— En ce cas nous jouerons ensemble.
— Après votre cours avec la brute vous serez vanné et je vous battrai à plate couture !
— Si je suis trop épuisé, nous pourrons aller faire un tour, déclara Lambert.
— Vous aurez la permission ?
Elle avait déjà tout compris. Il rougit et prit congé d’elle avec humeur.
Comme il passait devant la mosquée, il aperçut l’homme à la forte mâchoire assis sur un muret. L’individu avait troqué son appareil photographique contre une paire de jumelles d’approche.
Une casquette à carreaux couvrait sa perruque. S’il s’était peint le nez en rouge, il aurait ressemblé à un clown pour cirque miteux.
Les King Charles se mirent à lui faire des fêtes lorsque Lambert fut de retour à la maison. Depuis qu’il dormait dans le lit de leur maîtresse, ils lui portaient l’attachement qu’ils éprouvaient pour celle-ci.
Pompilius qui observait l’arrivant fut frappé par la démonstration de joie des deux chiens.
— On dirait que vous leur plaisez, fit le Roumain avec un faux détachement.
Et en disant cela, il eut le pressentiment de ce qui se passait dans la maison. Se pouvait-il que ce godelureau soit devenu l’amant d’une femme presque quatre fois plus âgée que lui ? N’était-ce pas une insulte à la nature ?
Le jeune homme se mit à caresser les chiens en s’amusant de leur allégresse. Lady M. s’occupait fort peu des deux bêtes. Les enfants et les animaux l’avaient toujours agacée ; aussi, les King Charles, privés de flatteries, se livraient-ils à de grandes démonstrations de joie.
— Milady est toujours avec son masseur ? questionna Lambert.
— Ce rasta est parti depuis un bon moment, mais elle se repose. J’ai l’impression qu’elle commence une mauvaise période, déclara Pompilius. Son arthrose lui fait endurer le martyre. Elle ne dit rien, mais les grands cernes sombres qu’elle a sous les yeux, malgré son maquillage, parlent pour elle !
Pompilius reprit la lecture de son journal, de manière ostensible, afin de signifier à Lambert qu’il ne tenait pas à sa conversation. Le jeune homme sentit parfaitement la mauvaise humeur du bonhomme et ne s’en émut pas. La jalousie de Pompilius allait de soi.
Il quitta la terrasse et, suivi des chiens en liesse, s’enfonça dans le jardin dont la flore le fascinait. Des allées « mourantes » sinuaient à travers les bananiers, les palmiers nains, les néfliers et mille autres essences. Un petit ruisseau artificiel, dont l’eau circulait en circuit fermé, chuchotait à travers la sylve. Des ponts en dos d’âne l’enjambaient. Bien que la propriété fit moins d’un hectare, grâce à l’abondance et à l’aspect touffu de la végétation, elle paraissait beaucoup plus vaste lorsqu’on y circulait.
Lambert atteignit le mur de clôture ; ce dernier mesurait un mètre cinquante, mais un fort grillage le continuait en hauteur, lui-même surmonté de fils barbelés redoutables, posés sur trois rangs. Les chiens se mirent à aboyer, face au mur, avec une fureur inhabituelle. Lambert s’approcha du grillage pour regarder à l’extérieur. Tout d’abord, il ne vit rien de suspect. Entre la propriété de Lady. M. et la suivante s’étendait une zone encore non bâtie, sorte de terrain vague galeux où poussaient, vaille que vaille, quelques figuiers et quelques oliviers rabougris. Tout paraissait désert dans l’agonie de cette fin de journée. Pourtant, les King Charles continuaient leur tapage. Lambert crut que quelque lézard les mettait en rage, néanmoins il continua de guetter, mû par un pressentiment désagréable. Il flairait confusément les prémices d’un danger. Il n’essayait pas de calmer les deux bêtes, il regrettait au contraire qu’il n’y eût pas de portelle au fond du jardin : elle aurait permis aux chiens de débusquer dans le terrain vague l’homme ou l’animal qui les excitait à ce point.