La vieille qui marchait dans la mer
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 2010
- Язык: французский
- ISBN: 978-2-265-08954-9
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «La vieille qui marchait dans la mer». Краткое содержание книги:
Un romancier ne l'a jamais, il obéit au papier, un point c'est tout !
Pour ma part, lorsque j'ai commencé ce livre, j'avais l'intention d'écrire une histoire cocasse, haute en couleur : celle d'une vieille aventurière qui se donne un dauphin avant de raccrocher, et le forme à l'arnaque.
Je ne me doutais pas, à cet instant, que j'allais commettre l'ouvrage le plus grinçant de ma carrière, m'enfoncer dans un conte de fées noir à vous en flanquer le vertige, et peut être même dépasser certaines limites.
Mais je ne regrette rien. Quand on est capable de tout il faut le prouver.
Lorsque le secrétaire parut, le prince demanda d’un ton rêveur :
— Comment s’appelle cette agence de police privée anglaise à laquelle nous avons eu affaire lorsque notre appartement de Londres a été pillé ?
— Bluebarnett and Son, Votre Altesse.
— Appelez-les immédiatement. Je veux qu’ils nous dépêchent leur meilleur homme pour une affaire très importante et très urgente !
— Je n’ai jamais vu de pierres plus belles ! déclara Lady M. Ni d’une telle taille.
Le diadème était posé sur son couvre-lit blanc à l’ancienne. La lampe de chevet l’éclairait étrangement, modifiant la couleur naturelle des gemmes. Elles luisaient d’une lueur intense mais sournoise sur cette couche à baldaquin.
Pompilius réprouvait que Lambert se fût délibérément vautré sur le lit, comme s’il s’était agi du sien propre. Sa rage ne se calmait pas et brûlait en lui comme un brasier, alimentée à l’infini par une rancœur qui ne cesserait plus. Il maugréa :
— Vous voilà bien avancée, ma très belle, avec ces foutus cailloux mondialement connus. Vous ne pouvez ni les porter ni les vendre. Tout juste les fourguer bassement, beaucoup plus tard, à un receleur qui s’empressera de vous trahir car, croyez-moi, la prime d’assurance est si élevée que la Lloyd remuera le ciel et l’enfer pour les retrouver !
Mais ses sarcasmes n’altérèrent pas la joie de Milady.
— Les posséder est une jouissance qui se suffit à elle-même, bonhomme vermoulu. Je vais faire le complexe d’Harpagon avec une telle merveille !
— Et où la rangerez-vous ?
— C’est mon affaire, espèce de vieux peigne édenté.
— Aucune cachette ne sera suffisamment sure.
— C’est vous qui le dites ; Dieu merci, vous ne connaissez pas tous mes secrets !
Lambert écoutait distraitement leur chamaillerie. Il avança le bout des doigts sur les pierres pour les effleurer. Elles ne l’impressionnaient pas. Pour lui, il s’agissait de simples minéraux enfantés par le sol et le temps. Il jugeait leur nom de « pierres » parfaitement mérité. Précieuses, certes, par leur rareté, mais des pierres à peine plus nobles que celles dont on rechargeait les routes !
« Ah ! Milady, vous demeurez une gamine ! C’est une poupée que je viens de vous offrir, carne chérie ! Vous louchez sur votre cercueil et il suffit de trois cailloux pour vous redonner vos douze ans ! »
— Pensez-vous que le prince sera dupe longtemps ? demanda-t-il. En voyant l’original, je mesure combien la copie est approximative et grossière. La couleur du support n’est pas la même.
— Parce que celles de la photographie d’après laquelle elle a été exécutée n’étaient pas fidèles ! se rebiffa Pompilius qui se sentait visé par l’objection, de plus l’impression modifie les teintes.
— Les dimensions également diffèrent, continua le garçon ; le faux diadème est plus petit que le vrai.
— Le joaillier qui a réalisé le double a dû travailler à l’estimation, déclara le Roumain d’un ton cassant. Il est aisé de critiquer ensuite alors que le travail a été fait presque à tâtons !
— Je ne critique pas, assura Lambert. Je constate simplement les faits ; mais cela dit, je tire mon chapeau à celui qui a exécuté la copie. Elle avait un rôle à tenir durant quelques minutes et elle l’a tenu, que pouvait-on souhaiter de plus ?
Mais ces tardives louanges glissaient sur la susceptibilité de l’ancien diplomate. Il se rencogna en lui-même, tel un oiseau souffreteux et ses paupières lourdes de fatigue s’abaissèrent.
— Allez donc mettre vos os décalcifiés entre une paire de draps, Pompilius ! Vous ressemblez à un mannequin de cire en train de fondre !
— Je gêne ? persifla-t-il.
— Presque ! répondit durement Lady M..
Il eut l’air de se rassembler et gagna la porte. Il savait que, désormais, ce genre d’affront se répéterait de plus en plus. Il devait se préparer à une tardive errance. Le moment viendrait où elle lui proposerait une grosse somme pour disparaître. Car, malgré leur étroite complicité et les coups juteux réalisés à eux deux, c’était Lady M. qui drivait l’argent, le plaçait, investissait dans des propriétés. Lui ne percevait que son argent de poche. Des sommes confortables, certes, mais qui limitaient sa possibilité de manœuvre.
Si Lady M. lui accordait une « prime de licenciement », il devrait l’accepter et partir. Tant qu’il resterait ingambe, il prendrait une chambre à l’année dans quelque palace agréable, à Paris ou à Rome. Peut-être aurait-il suffisamment d’argent pour s’acheter une vieille Rolls lui permettant de frimer encore, de frimer jusqu’au bout. Mais s’il ne mourait pas dans cette ultime phase où il serait valide, s’il se laissait réduire lentement par la vieillesse, il devrait envisager l’horreur de quelque maison de retraite.
Il se mit au lit, rabougri et vaincu. Pour la seconde fois de la soirée, il se raccrocha par la pensée au sexe exquis de Noémie Fargesse. Un sexe enchanteur, rose et juteux. Il regretta de ne pas avoir demandé à la jeune personne son adresse à Marbella. Il était trop troublé en la quittant. Trop ébloui par l’offrande fabuleuse qu’elle lui avait faîte.
Lambert s’assit en tailleur sur le lit de Milady. Sans avoir pris la peine d’ôter ses souliers vernis.
Elle eut un regard pour les chaussures mais ne marqua pas de réaction, bien qu’elle fût très méticuleuse en tout. Elle se tenait acagnardée contre le montant. Lambert se saisit du diadème.
— Vous permettez ? demanda-t-il ; je vous l’avais promis, l’autre jour, dans l’auto.
Il l’éleva haut et le déposa lentement sur la chevelure rare et fine, et teinte dégueulassement, de Milady.
— Mon petit d’homme ! balbutia-t-elle.
Et des larmes perlèrent à ses cils clairsemés.
Lambert eut un sourire dominateur. Les hommes ont besoin de symboles. De sacres et de sacrements. Foutaises !
« Pauvre Milady, si vous pouviez voir votre gueule avec ce machin-là sur la tête ! Comment puis-je ressentir une espèce de vénération pour quelqu’un d’aussi grotesque ? L’on dit cependant que le ridicule tue ! Etrangement, je trouve qu’il vous ennoblit. Vous me fascinez de plus en plus. Vous êtes une prodigieuse sorcière. A chaque instant, j’ai l’impression que votre masque de décrépitude va tomber et qu’apparaîtra une radieuse jeune femme dont le charme peut tuer ! Vous m’inspireriez le désir si vous n’aviez pas cette face ruinée, Milady. Je sais que votre sensualité reste intacte sous la gangue de l’âge. Ah ! comme je voudrais pouvoir gratter cela et retrouver votre splendeur ! »
Féminine, éternellement, Lady M. quitta le lit pour s’approcher d’un miroir. A cause du diadème, elle se déplaçait comme une négresse qui porte une charge de coton sur la tête, ou une cruche d’eau. Longtemps, elle s’examina dans la glace au cadre de style. Il était sûr qu’à cet instant elle apercevait sa figure d’autrefois.
Il se risqua à formuler la requête qui le tenaillait :
— Vous avez des photos de vous, à vingt ans ou à trente, Milady ?
Car il ne subsistait rien du passé dans la Villa Carmen. Aucune photographie jaunie ne témoignait des jours lointains. Sa mémoire restait l’unique réceptacle de ce qu’avait été Lady M.
— Ce n’est ni à vingt ans, ni à trente que j’ai été réellement belle, Lambert, mais à quarante ! Mon plein épanouissement, ma gloire, mon apothéose, ce fut la quarantaine.
Elle se détourna du miroir.
— Attends, je vais te confier le secret que même ce vieux branleur de Pompilius ignore. Ce soir, je décide que tu seras mon héritier. Il est bon que tu saches. Après tout, je peux mourir subitement et il serait idiot que ma cachette reste ignorée jusqu’à la démolition de cette villa !