La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Je suis le nouveau docteur. Vous parlez français ?
D’un air fatigué, l’homme s’essuya le front d’un revers de manche, releva son turban abaissé. Il avait les yeux noirs, les pommettes très saillantes.
– Je cherche le chef de chantier.
– Je suis Carmona.
Jour 4. 31 octobre 1940. Ce matin, j’ai trouvé, posée devant ma porte, une paire de bottes en caoutchouc. Elles étaient un peu grandes et crottées. Une fois nettoyées, elles sont comme neuves et conviennent à merveille pour se déplacer dans cette pataugeoire. Elles me montent aux genoux. Je présume que c’est Carmona qui les a mises là. Qui d’autre ? Après notre rencontre, il est retourné dans son champ parmi les autres, sans dire un mot, ils se sont remis au travail sans me prêter plus d’attention. J’ai attendu un moment puis j’ai fait demi-tour. Je ne sais pas s’il habite la maison en face. J’aurais mille questions à lui poser mais il est insaisissable. Est-ce qu’il m’évite ?
Jour 11, je crois, ou 12 ? C’est la dernière fois que je les numérote. Je ne vais pas devenir prisonnier de chaque journée. Je n’ai pas de comptes à tenir ou à rendre. La date suffira, tant que je ne l’oublierai pas. Demander un calendrier à Dupré. Je n’en ai pas vraiment besoin mais tous les médecins en ont un.
Il m’arrive de croiser Carmona. À la station ou au détour d’un chemin. Il me fait un signe de tête. Je le lui rends. Il ne s’arrête jamais, ne me demande rien. Je me suis organisé sans lui. Il me parlera quand il le voudra. Il habite dans la maison en face.
21 novembre 1940. Ce matin, j’ai laissé ma montre sur la table. Je la pose là le soir quand je me couche et je l’ai oubliée. J’ai passé la journée à crapahuter dans le marais à faire des prélèvements. J’avais peur qu’on me la vole. La porte ne ferme pas. Je me disais que c’était une épreuve, que je verrais bien en rentrant. J’y suis très attaché, elle m’a été offerte par mon père le jour de ma bar-mitsva. C’est une Lange, elle est d’une précision absolue et n’est jamais tombée en panne.
Le soir, quand je suis rentré, la montre était toujours sur la table. Elle s’était arrêtée à 15 h 11. Je n’ai plus l’heure. Est-ce que Carmona a l’heure ?
17 décembre 1940. Aujourd’hui, Dupré est arrivé. Dire que je ne lui avais jamais adressé la parole ou presque, à peine bonjour bonsoir. J’étais si heureux de le voir et d’entendre enfin une voix humaine. Il m’a montré fièrement la médaille de bronze reçue pour ses trente ans de service à l’Institut, il y est entré à sa création avant-guerre, il avait seize ans. Il a offert l’apéritif au personnel. Ils ont trinqué à ceux qui ont été mobilisés. Sergent a levé son verre en précisant : « À tous nos absents, où qu’ils soient. » Juste après, il lui a annoncé qu’il était temps de faire une livraison.
Il m’a apporté des journaux. Il me dit que j’ai eu bien raison de partir. À Alger, on a arrêté des milliers de juifs. À part ça, la vie continue. Avec sa femme, ils sont allés voir Les Hauts de Hurlevent, il paraît que c’est un très beau film. Il m’a avoué qu’on me trouvait distant mais que c’était une idée fausse. Il n’a pas tort. C’est vrai que je ne vais pas au-devant des gens.
Il a déchargé les provisions et du matériel de chantier. Je lui ai donné un coup de main. J’ai vu qu’il appréciait. Je l’ai interrogé pour savoir si cela ne le dérangeait pas que Carmona soit absent. Il m’a répondu d’un ton sec : « Celui-là, moins je le vois, mieux je me porte. » Ils communiquent uniquement par écrit au moyen d’un cahier qui se trouve dans l’étable.
C’est là qu’il laisse la paie des ouvriers du chantier. Je n’avais pas réalisé qu’ils étaient payés. Il m’explique qu’il n’y a pas de travail dans la région, l’Institut est le seul à employer des Berbères et des Kabyles. On leur verse un petit salaire et une partie des provisions leur est attribuée. Ici, avec cinquante francs, une famille vit pendant un mois ! Il paraît que si on leur donne plus, ils en profitent pour s’en aller. Eux ce sont des privilégiés, les autres crèvent de faim.
J’ai préparé un mémo de mon installation pour Sergent avec un compte rendu de mes travaux. Je ne dis pas un mot de Carmona. Il comprendra pourquoi, je pense.
Avant son départ, je lui ai demandé quelle heure il était mais j’ai mis pas mal de temps à ranger le matériel de laboratoire, après c’était idiot de remettre ma montre à une heure approximative.
19 décembre 1940. Peut-être que je deviens fou. J’entends des voix. Pas tout le temps. Souvent. Une voix de femme qui chante dans le lointain. Aiguë, nasillarde. Je suis incapable de déterminer si c’est une voix humaine ou le fruit de mon imagination.
31 décembre 1940. En vérité, 1er janvier 41 en fin de journée quand j’écris ces lignes. Je m’apprêtais à réveillonner. Pas facile d’être plein de gaieté tout seul, encombré du souvenir des réveillons si heureux à Alger. Où sont-ils, tous mes amis, en cette nuit si particulière ? Font-ils la fête, vont-ils danser chez Padovani ? Ou, en cette sombre période, restent-ils ensemble pour se sentir plus proches les uns des autres ? C’est peu dire que Nelly et Christine me manquent. Je pense à elles sans cesse. Se reverra-t-on un jour ?
Je me cuisinais du riz à la tomate quand on a frappé à la porte. Un instant, j’ai cru que c’était Carmona, j’ai ouvert à un vieil Arabe qui portait un bandeau sur l’œil. Il avait l’air paniqué. Il parle assez bien le français. Je l’ai suivi dans sa maison en torchis où, couché sur une couverture, son petit-fils était en train de mourir. Il avait le ventre monstrueusement gonflé, comme s’il avait avalé une citrouille. J’ai à peine posé la main dessus qu’il a hurlé de douleur. L’enfant devait avoir quatre ou cinq ans, il était agité de convulsions. La rate était hypertrophiée au-dessus des fausses côtes et dure comme du bois. Il n’y avait rien à faire. À ma connaissance ou à celle de tout autre médecin sur cette terre, il n’existe pas de traitement. Quatre femmes étaient accroupies et me scrutaient. On n’entendait que le crépitement du feu qui se consumait à même le sol. Le vieil homme m’a demandé si j’allais le sauver, je lui ai dit la vérité. Il a traduit pour les femmes, elles se sont mises à pleurer. Dans le laboratoire, je n’avais rien, absolument rien pour le soulager. À ce stade, l’aspirine n’a aucun effet. J’ai pris de l’éther. J’en ai mis sur un coton. Il s’est endormi. Je lui tenais la main. Il s’est réveillé deux fois, me fixait d’un air étrange. Il n’avait pas l’air d’avoir mal. Il est mort en début d’après-midi, on ne s’en est pas rendu compte.
Ils sont partis. Le vieil homme portait l’enfant dans ses bras, le corps roulé dans une couverture. Si j’ai bien compris, leur cimetière est assez loin d’ici. J’ai aperçu Carmona au milieu des autres dans le cortège. Ils ont disparu de ma vue en cinq minutes.
J’ai préparé une note pour Sergent. « Vous m’avez envoyé dans ce pays pour que j’accomplisse la mission de l’Institut. Si vous voulez que je reste, je dois avoir une vraie pharmacie à ma disposition. Ou je les soigne et je peux soulager leurs douleurs, ou nous ne servons à rien. »
11 janvier 1941. Le vieil homme s’appelle Ali. Il a fait la Grande Guerre en France pendant deux ans. Il a perdu un œil à Douaumont, il a reçu une médaille, il en est très fier. Son petit-fils se prénommait Belkacem. C’est le troisième qui meurt en deux ans. Il y a longtemps, il a perdu deux enfants de la malaria. Je trouve cet homme extraordinaire. Il ne se plaint pas. De rien. S’il est triste, il n’en laisse rien paraître. Au contraire, il sourit, il blague. Lui, il a un travail, il est payé. Sa famille a de quoi manger. Il vit dans des conditions épouvantables, moyenâgeuses, mais il affirme qu’il y a pire. Son fils, le père du gamin, a été enrôlé dans l’armée française, il n’a pas de nouvelles, il espère qu’il va bien.