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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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En vérité, un régime nouveau, établi par des boutiquiers, des paysans, des ouvriers, des cochers, uniquement poussés par l’envie, serait la caricature de la grande œuvre à laquelle on les appelait. Attention ! Le drame est sur le point de tourner à la farce. La révolution n’est pas une bonne affaire. Elle exige de ses fidèles du sang, des larmes, la folie des martyrs. Chacun, pour sa part, doit parier, courir un risque. Et lui, Nicolas, c’est parce qu’il hésite encore à s’engager totalement que la vie lui paraît monotone et absurde. Certes, il y a eu, jadis, l’émeute de Moscou, il s’est battu sur les barricades, tirant, tuant, souffrant comme les autres. Mais cet héroïsme de groupe était un héroïsme facile. Et, depuis, quelle occasion lui a été offerte de se vaincre et de s’admirer ? « Réservez-moi des tâches qui me fassent trembler. Sortez-moi de cette paix où je m’enlise. »

Le ciel pâlissait derrière les vitres cernées de givre. Les réverbères s’éteignaient un à un dans le vent du dehors. Nicolas revint à ses papiers :

« Un paysan de Toula… »

Non, il ne pouvait pas écrire. Il remettrait le texte tel quel à l’imprimerie. Ce travail n’était plus le sien. D’autres seraient heureux d’assurer ce service patient et secondaire. Il respira profondément, peigna d’une main lourde ses cheveux bouclés. Le thé trop sucré lui faisait une bouche pâteuse. Ses yeux étaient brûlés par l’insomnie. Il s’approcha d’un rayon de livres, prit une Bible reliée en toile noire, l’ouvrit au hasard pour y chercher, selon son habitude, une réponse aux questions qui le tourmentaient. Il lut à mi-voix : « L’homme naît pour souffrir, comme l’étincelle pour voler. » Et, plus loin : « La tente des méchants disparaîtra. » Une tranquillité merveilleuse envahit sa chair. Il se rassit devant la table et posa le front sur ses deux mains ouvertes. À ce moment, un coup de poing ébranla la porte.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Nicolas en relevant la tête.

— C’est moi, Zagouliaïeff. Ouvre…

Zagouliaïeff déambulait dans la chambre en grommelant :

— Des bavards ! Des hypocrites ! Ils déshonorent la révolution ! Si tu avais entendu ça…

— Mais qu’ont-ils décidé ? demanda Nicolas.

Zagouliaïeff, le visage consumé de fatigue, se tourna vers lui, d’une pièce :

— Décidé ? Est-ce qu’ils peuvent décider quelque chose ? Ils ont voté des motions. Voilà tout. Et quelles motions ! Contre la guerre, bien sûr, mais avec cette réserve qu’une nation attaquée a le devoir de se défendre. Pour la lutte des classes, mais avec une nuance de reproche à l’égard des terroristes. L’affaire Azev les a tous défrisés. L’autonomie du groupe de combat les choque. La gloire de ceux qui risquèrent leur vie pour descendre un Plehvé ou un Stolypine, leur semble de mauvais aloi. Pour un peu, ils nous traiteraient d’assassins ! Maintenant, j’ai compris. Deux routes sont possibles. L’une avec le parti, les avocats, les beaux parleurs, la légalité, les congrès, les comptes rendus, les commissions, les motions et les adresses… L’autre, eh bien ? celle du feu et du sang. Nous étions engagés sur la première route. Et au bout, qu’y avait-il ? Rien. Rien. Zéro. Le parti gagne en nombre et perd en force. On recrute des tièdes, on repousse les violents. Imagines-tu une révolution dirigée par des messieurs aux mains blanches ? La vérité est qu’ils ont peur de la révolution. Ils sont tellement épris de leur rêve que l’action les effraie. S’ils osaient parler franchement, ils avoueraient que leur plus cher désir serait de continuer le plus longtemps possible à noircir du papier, à secouer des mots et à recevoir des coups de pied au derrière !

— Tout le monde n’a pas la vocation du terrorisme, dit Nicolas timidement. Il faut des chefs, des légistes, des…

— D’accord, mais alors qu’ils nous foutent la paix, ces chefs, ces légistes. Qu’ils se contentent de régenter les masses. Les combattants sont une race à part. Au péril de leur vie, ils ouvrent les brèches où s’engouffrera le troupeau. Qu’on les supprime, et le troupeau piétinera, impuissant, aveugle, devant le mur des institutions tsaristes… J’ai décidé… il y a longtemps de ça… j’ai décidé de lâcher le parti et son groupe de combat officiel, de recruter une compagnie de gens sûrs, d’agir par moi-même.

— Lâcher le parti ? s’écria Nicolas. Y penses-tu sérieusement ?

— Ne fais pas cette tête-là, mon pigeon. Un groupe de combat domestiqué ?… Des héros recevant les ordres d’un Grünbaum frileux et impuissant ?… Non… Non… Je ne lui déclare pas la guerre, au parti. Simplement, je ne lui obéis plus. Est-ce très grave ?…

— Il me semble…

— Les premiers temps, ces messieurs seront furieux contre moi. Et puis, ils se rendront à l’évidence et me supplieront de revenir parmi eux. Je les connais…

— Mais où prendras-tu l’argent ?

Zagouliaïeff cligna de l’œil :

— Les expropriations ne sont pas faites pour les chiens. Tout est permis à qui sert une noble cause…

— Et les hommes ?

— J’en ai déjà quelques-uns. Des durs. Des vrais. Ah ! je te jure que nous ne parlons guère entre nous de l’éthique révolutionnaire, de la mission future du prolétariat ou des assises historiques du capitalisme. Nous sommes des gens pratiques. Nos armoires ne recèlent pas un arsenal d’idées, mais des revolvers, des bombes et de faux cachets… C’est plus sérieux. C’est plus sûr. J’ai commencé à m’occuper de la chose avant mon départ pour la Suisse…

— Et tu ne m’en as rien dit ?

— En quoi cela pouvait-il t’intéresser ? D’ailleurs, je ne croyais pas encore que je saurais tenir… Je n’avais pas l’argent nécessaire…

— Tu l’as maintenant ?

— Depuis trois jours… À la frontière… Une expropriation… Oh ! rien d’important… Transfert de fonds d’une banque à l’autre… On n’a pas tué le garçon de recettes… Pourquoi me regardes-tu ainsi ?

— Pour rien…

Zagouliaïeff s’était assis sur un coin de la table et feuilletait négligemment la Bible reliée en toile noire. Puis, il rejeta le livre, renifla, cracha dans la direction du poêle.

— Voilà, dit-il. Tu restes avec le parti, avec les idées, les papiers. Moi, je m’éloigne. Chacun sa chance. Nous ne nous reverrons plus très souvent…

Nicolas frémit, baissa la tête. Zagouliaïeff incarnait pour lui l’esprit de vengeance et d’envie. Les mains de Zagouliaïeff, maigres, vertes, nerveuses, lui faisaient peur. Son rire aigre l’exaspérait. Pourtant, il éprouvait une jouissance bizarre à vivre aux côtés de cet homme.

— Donne-moi du vin, du pain, je suis transi, dit Zagouliaïeff.

Nicolas, docilement, ouvrit une armoire où il conservait ses provisions.

— Quels sont les hommes que tu as recrutés ? demanda-t-il, en déposant sur la table une assiette avec des harengs, un quignon de pain et une bouteille de kwas.

— Les hommes importent peu. Tu ne les connais pas.

— Je voudrais les connaître.

Zagouliaïeff s’arrêta de mâcher :

— Pourquoi ?

— Pour être des leurs, dit Nicolas tranquillement.

Et, aussitôt, il se sentit pénétré d’effroi.

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