Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Les parents de Ruth se levèrent aussi. La mère prétexta un fort mal de tête et le père du travail à faire. Ils serrèrent la main de leur hôte avec solennité et s’éclipsèrent.
Ruth et Christmas restèrent assis à leur place. Le silence s’était à nouveau installé entre eux. Et tous deux gardaient les yeux rivés sur leur assiette encore pleine de chantilly.
Ruth tripotait des miettes de pain sur la nappe.
Christmas regarda sa main bandée. Et les ecchymoses violettes des deux côtés de son nez.
« Une fois, il y a très longtemps, quand j’étais petit, commença-t-il lentement et en rougissant à ce souvenir… on vivait dans un autre quartier, moi et ma mère. J’allais à l’école. J’avais tout juste commencé la quatrième année de primaire… (Les mots lui venaient avec difficulté. Ses joues étaient rouges et brûlantes. Mais il serra les poings et continua). Et voilà qu’un jour dans la cour, un mec de dernière année, grand et costaud, s’approche de moi accompagné de camarades de sa classe et de la mienne. Et ils me regardent tous en rigolant. Puis le type me dit qu’il sait ce que fait ma mère comme métier… et là ils rigolent encore plus… »
Ruth leva les yeux de la table. Elle vit que Christmas avait le visage en feu et les poings serrés. Quand leurs regards se croisèrent, Ruth ne parvint plus à baisser les yeux.
« Bref, c’est un sale métier, qu’il me dit, et moi je réponds que c’est pas vrai, et ils arrêtent pas de se marrer, et le mec raconte qu’un de ces jours, il va piquer quelques centimes à son père et que… que… » Christmas serra les lèvres et respira profondément à une, deux, trois reprises. « Bon, tu as compris, non ? Il raconte qu’avec quelques centimes, il va emmener ma mère dans une chambre et lui faire des cochonneries. Alors je lui saute dessus pour lui faire ravaler tout ce qu’il a dit… » Christmas ricana, sans nulle joie « … mais lui il me donne un coup de poing, rien qu’un coup de poing, et moi je m’écroule par terre. Et pendant que tous les autres continuent à rigoler, voilà qu’il sort un canif, s’assied sur moi, arrache ma chemise… (Christmas commença à défaire quelques boutons de sa chemise) et me grave ça sur la peau. » Il ouvrit sa chemise.
Ruth découvrit la cicatrice. Elle était fine, un peu verdâtre, en relief, et formait une sorte de P.
« Putain, expliqua Christmas à voix basse. Et puis il m’a fait faire le tour de la cour, pour que tout le monde me voie bien, en me tenant par une oreille comme si j’étais son chien. » Christmas regarda Ruth en silence. « Moi, j’aimais bien aller à l’école. Mais après ce jour-là, j’ai arrêté. »
Ruth s’aperçut qu’il avait les yeux gonflés de larmes retenues et de colère. D’instinct, elle eut envie de tendre la main et de le toucher.
« Et ce jour-là, j’ai aussi découvert le métier de ma mère » conclut Christmas sans émotion, d’un ton presque neutre.
Ruth abandonna les miettes de pain et avança légèrement la main. Ce garçon était capable d’offrir ce que nulle richesse ne pourrait jamais acheter. « Ça devait être toi » se surprit-elle à penser. Et elle se mit à imaginer avec quelle délicatesse ce garçon à la mèche blonde pourrait la prendre dans ses bras, sans qu’elle se sente jamais en danger, sans violence, prêt à la protéger de tout et de tous. Elle pensa que ses caresses devaient être légères, ses lèvres parfumées et ses yeux lumineux. Et elle se sentit attirée par lui comme par un tourbillon — mais c’était quelque chose de pur —, comme si elle avait le vertige. Et, lentement, son corps obéit à cette impulsion. Sa main traversa ce désert couvert de miettes pour atteindre sa main à lui, et sa bouche alla vers ses lèvres, effaçant la sensation provoquée par les lèvres de l’autre.
Et alors, Ruth commença à parler. Rapide, agressive. « On ne peut être qu’amis ! » lança-t-elle d’une voix dure, effrayée et anormalement forte, tout en reculant.
Dans la pièce voisine, le vieux Saul soupira.
Christmas sentit son estomac se nouer. Et il eut une sensation désagréable, comme si en même temps il avait froid et se couvrait de sueur. Il se dit que s’il avait été debout, ses jambes se seraient dérobées sous lui. « Bien sûr… » finit-il par articuler. Il baissa les yeux sur son assiette. « Oh, et puis zut ! » pensa-t-il, et il plongea un doigt dans la chantilly qu’il n’avait pas réussi à racler avec sa cuillère. Après quoi, dans un geste de défi, il se fourra le doigt dans la bouche et le lécha, sans cesser de fixer Ruth. « Bien sûr, reprit-il alors, lui aussi avec agressivité. Toi t’es une fille riche, et moi un pouilleux du Lower East Side. Tu crois que j’ai pas remarqué ? »
Ruth se leva brusquement. Elle jeta sa serviette sur lui. « Tu es un idiot ! s’écria-t-elle, le visage rouge de colère. Ça n’a rien à voir ! »
Christmas roula sa serviette en boule, l’humecta dans la carafe d’eau et fit mine de la lancer sur Ruth.
« Tu n’as pas intérêt ! » menaça Ruth en reculant.
Christmas sourit. Il fit à nouveau semblant de la lancer.
Ruth poussa un petit cri et recula encore.
Christmas se mit à rire. Et Ruth de rire de concert. Il posa la serviette sur la table. Puis fixa la jeune fille avec sérieux.
« On verra, fit-il.
— On verra quoi ? demanda Ruth.
— On verra » répéta-t-il.
Ruth l’observa en silence. Tout en s’efforçant de chasser le visage de Bill. Mais c’était impossible : elle le voyait partout. Même lorsqu’elle se trouvait en face de son père. Chaque fois qu’elle croisait le regard d’un homme, elle voyait Bill. Et elle sentait cette humiliante déchirure entre ses jambes et cette sensation de sang visqueux. Et elle entendait le craquement, semblable à celui d’une branche sèche, produit par les cisailles qui l’amputaient d’un doigt.
« On verra rien du tout » répliqua-t-elle, sérieuse.
Christmas ramassa tout à coup la serviette et la lança sur elle.
« Imbécile ! » s’exclama Ruth et, un instant, le visage de Bill disparut et elle ne vit plus que les yeux noirs de Christmas sous cette mèche couleur du vieil or des bijoux de sa grand-mère. Et alors elle se mit à rire, récupéra la serviette et la lança sur lui. Comme une petite fille. Une petite fille qui, parfois, parvenait à oublier qu’elle était devenue une femme en une seule nuit.
Le vieux se leva, cigare entre les lèvres, et sortit. Il rejoignit Fred et lui dit : « C’est l’heure de ramener cet ouragan chez lui, avant qu’il ne mette ma maison en miettes ! »
Ruth et le vieux Saul Isaacson restèrent sur les marches du perron de la villa et regardèrent la Rolls s’éloigner, crissant sur le gravier de l’allée.
« Je me suis toujours demandé comment une belle femme comme ma grand-mère avait pu épouser un vilain bonhomme comme toi » fit Ruth en posant la tête sur l’épaule de son grand-père.
Le vieux rit doucement.
Au bout de l’allée bordée d’arbres, la Rolls s’arrêta devant le portail.
« Quand tu étais jeune, tu ressemblais à Christmas ? » demanda Ruth.
Le gardien commença à ouvrir le portail.
« Peut-être » répondit le patriarche après une pause.
La Rolls franchit le portail, tourna à gauche et disparut.
« Et moi, je suis belle comme ma grand-mère ? »
Le vieux se tourna pour la regarder. Il lui caressa les cheveux puis lui passa un bras autour des épaules.
« Rentrons, il ne faut pas que tu prennes froid » dit-il.