Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
Le vieux le fixa un instant, sourcils froncés, et ses yeux lançaient des éclairs. Puis il éclata de rire. « Tu me plais, petit, tu as des couilles ! » s’écria-t-il. Mais aussitôt il redevint sérieux et pointa à nouveau sa canne contre la poitrine de Christmas.
« Pas un mot de ça à Ruth, c’est compris ?
— C’est compris. Mais arrêtez un peu, avec votre bâton ! »
Le vieux abaissa lentement sa canne. D’une manière presque imperceptible, sans rien perdre de sa fierté, il opinait du chef, comme s’il acquiesçait sans fin.
« On va le choper, dit-il à voix basse et en s’approchant. J’ai beaucoup d’amis influents dans la police, et j’ai promis une récompense de mille dollars pour cet enfant de salope.
— William Hofflund, fit Christmas.
— Oui, William Hofflund. Bill. »
Ils demeurèrent un long moment les yeux dans les yeux, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, comme s’ils n’étaient pas séparés par soixante ans d’âge ni par quelques millions de dollars.
« Range ce journal, s’il te plaît » demanda ensuite le grand-père.
Christmas le replia et le remit dans sa poche.
« Où est Ruth ? » demanda-t-il ensuite.
Le grand-père sourit et s’engagea dans une étroite allée de graviers bordée de haies de buis bien régulières. Christmas le suivit. Ils arrivèrent près d’un grand chêne, et le vieux pointa sa canne vers le dossier d’une chaise longue et une petite table de bambou.
« Ruth ! appela-t-il. Regarde qui est venu nous voir ! »
Christmas vit d’abord une main bandée qui s’appuyait sur le bras de la chaise. Et puis une longue et épaisse chevelure, noire et bouclée, apparut de l’autre côté du dossier.
Et, au milieu de cette masse de cheveux, les yeux verts de Ruth étincelaient.
17
New Jersey, 1922
« Salut ! dit Christmas.
— Salut ! » dit Ruth.
Puis ils restèrent là, silencieux, à se regarder. Christmas se tenait debout, sans savoir que faire de ses mains, au point qu’il finit par les fourrer dans ses poches. Ruth était assise, une couverture en cachemire sombre sur les jambes et deux revues de mode posées sur les cuisses, Vogue et Vanity Fair.
« Bien, fit le vieux Isaacson, j’imagine que vous les jeunes, vous voulez rester seuls ! » Il regarda Ruth, sondant ses réactions avec un regard doux et compréhensif. « Si ça te va » ajouta-t-il à mi-voix, souriant.
Ruth fit oui de la tête.
Alors le patriarche caressa les cheveux de sa petite-fille et reprit le sentier en sens inverse, donnant des coups de canne rythmés dans le buis. « On passe bientôt à table ! » annonça-t-il sans se retourner.
« J’ai l’impression que cette canne, c’est plus une arme qu’un truc qui l’aide à marcher ! » fit remarquer Christmas.
Ruth esquissa un sourire, mais uniquement avec la bouche, et elle baissa les yeux.
« C’est joli ici, commenta le garçon qui se dandinait d’un pied sur l’autre.
— Assieds-toi ! » offrit la jeune fille.
Il jeta un coup d’œil circulaire et repéra un banc en bois et en métal, à une dizaine de pas. Il le rejoignit et s’y assit. Sur le banc il y avait un numéro du New York Post. Ruth se tourna pour le dévisager. Elle sourit, gênée. Puis elle glissa sa main bandée sous la couverture, en rougissant.
« Comment vas-tu ? demanda Christmas, volontairement à voix basse.
— Pardon ? » demanda Ruth.
Christmas roula le Post en forme de tube et parla à l’intérieur, comme dans un mégaphone : « Comment vas-tu ? »
Ruth sourit :
« Bien » répondit-elle.
— J’entends rien ! répliqua-t-il, toujours en parlant dans le journal. Prends un mégaphone toi aussi ! »
Ruth se mit à rire et roula Vanity Fair :
« Bien ! » répéta-telle.
Christmas quitta le banc, s’approcha de Ruth, posa le journal dans l’herbe près de la chaise longue et s’assit dessus. Les yeux de Ruth étaient encore plus verts que dans son souvenir. Il lui restait des marques sur le visage : deux ecchymoses violettes sur les ailes du nez et une cicatrice claire sur la lèvre supérieure. Mais elle était beaucoup plus belle que ce qu’il avait imaginé à travers le sang.
« Le poste, il est du tonnerre ! » s’exclama Christmas.
Ruth sourit en évitant à nouveau de croiser son regard.
« Là où je vis, personne n’en a ! » ajouta-t-il.
Elle se mit à tapoter la couverture de Vanity Fair.
« Il a même des lampes, précisa-t-il. Tu savais qu’il faut attendre qu’elles chauffent, pour pouvoir entendre quelque chose ? »
Elle acquiesça sans le regarder.
« Merci ! » dit-il.
Ruth serra les lèvres, les yeux baissés. Elle ne se rappelait presque rien de ce garçon. Rien que son nom, ce drôle de nom. Et ses bras qui la portaient à l’hôpital. Et puis sa voix. Qui hurlait son nom quand on l’avait posée sur un brancard. Mais elle ne se rappelait pas à quoi il ressemblait. Elle ne savait pas qu’il avait ces cheveux blonds ni cette mèche qui tombait sur ses yeux noir de charbon. Elle ne se souvenait pas de ce regard ouvert, presque effronté. Ni de ce sourire, si communicatif. Elle rougit. Elle avait presque tout oublié mais elle savait que ce garçon savait. Il savait ce qui lui était arrivé. Et elle était certaine que, même maintenant, il ne la voyait pas pour ce qu’elle était mais pour ce qu’elle avait été, c’est-à-dire qu’il la voyait telle qu’elle était lorsqu’il l’avait trouvée. Et donc il savait… il savait aussi que…
« Ma mâchoire est réparée, déclara-telle soudain, défiant Christmas du regard. Ils m’ont redressé le nez et mis deux fausses dents, mes côtes cassées ont guéri et les hémorragies internes se sont résorbées ; sinon je n’entends pas grand-chose de l’oreille gauche mais, avec le temps, ça devrait s’améliorer. »
Puis elle sortit sa main bandée de sous la couverture : « Par contre, pour ça, on ne peut rien faire. »
Christmas la fixa en silence, sans savoir que dire, la bouche entrouverte et les yeux étincelants de colère à la pensée de ce que Ruth avait subi. Il secouait la tête de droite à gauche, comme s’il ne cessait de dire non silencieusement.
« Rien ni personne ne pourra jamais me rendre mon doigt » ajouta Ruth d’un ton agressif.
Christmas ferma la bouche mais ne put détacher son regard de Ruth.
« Je pourrai seulement compter jusqu’à neuf ! » dit alors la jeune fille avant d’émettre un rire forcé, avec un cynisme d’adulte. Parce qu’elle se sentait ainsi, maintenant : une jeune fille qui avait été obligée de grandir d’un seul coup, en une nuit.
« Si j’étais ton professeur… dit lentement Christmas, je changerais les maths exprès pour toi ! »
Ruth ne s’attendait pas à un tel commentaire. Elle s’attendait à de la commisération et à des phrases de circonstances. Elle voulait juste que ce garçon blond et stupide aux yeux noir de charbon se sente mal à l’aise, au moins autant qu’elle-même se sentait mal à l’aise, sachant qu’il était au courant de cet événement terrible qui avait marqué sa vie, de cette infirmité cachée entre ses jambes qu’elle n’avait pas le courage de nommer.