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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Mais c’est autre chose que Cetta regardait. Maintenant, elle savait que Sal n’avait plus peur. Qu’il était redevenu le Sal d’autrefois. Celui qui écrasait la misérable marchandise d’un vendeur ambulant simplement parce qu’elle lui avait adressé un sourire. Et, dans son for intérieur, elle remercia la Vierge, qui avait exaucé sa prière.

Sal fit une grimace, puis appuya les mains contre la grille qui les séparait. « Je savais que ça me porterait malheur, de me les laver » conclut-il.

19

Ellis Island, 1922

L’eau était tellement glacée qu’il en avait le souffle coupé. Pour ne pas se noyer, Bill se tenait agrippé à un poteau de bois pourri et rendu glissant par les algues. Il était nu. Ses dents claquaient sans que rien ne puisse les arrêter. Il ne sentait plus ses jambes.

Mais le bateau du Service de l’Immigration arrivait, maintenant. Il s’était d’abord annoncé par un long coup de sirène plaintif, et à présent Bill l’entrevoyait. Il s’agissait juste de résister encore un peu.

Quand il avait échafaudé son plan, pendant la nuit, il avait su tout de suite que ce serait très dur. Mais il n’avait pas le choix. S’il voulait survivre, il devait résister aux morsures de l’eau glacée.

Tous les journaux de la ville parlaient de l’assassinat sanglant des époux Hofflund. Et du viol de cette petite salope de juive. Le père de Bill était dépeint comme un honnête travailleur par ses collègues du marché aux poissons. Une bande d’alcooliques minables qui, comme son père, passaient certainement leurs soirées à tabasser femmes et enfants à coups de ceinture, s’était dit Bill. S’il avait su fabriquer une bombe, il les aurait tous fait sauter !

« Tous des merdes » bougonna-t-il, à moitié mort de froid.

Il était furieux. Et c’était cette fureur, encore davantage que la peur de griller sur la chaise électrique, qui lui donnait la force de résister. S’il avait pu, il aurait aussi flanqué des bombes dans les bureaux des journaux, là où on imprimait des mensonges comme ceux qu’il venait de lire. Son père était devenu une espèce de héros, un immigré allemand travaillant dur pour New York, le symbole de tous ces hommes honnêtes qui portaient sur leurs épaules le fardeau des plus humbles tâches nécessaires à la ville, en silence et sans jamais protester. Oui, Bill aurait voulu jeter une bombe dans tous ces journaux pourris, et puis confier les fils de ces connards de journalistes aux travailleurs honnêtes et silencieux du marché aux poissons, afin que les fils aussi puissent payer pour les mensonges de leurs pères, et afin de pouvoir compter les marques de ceinture sur leur dos. Le rêve américain, quelle connerie ! Il aurait fait connaître à ces peaux délicates, habituées aux bains chauds et aux vêtements de laine, la sensation cuisante du cauchemar américain.

« Vous aussi, vous êtes tous des merdes ! » jura-t-il à nouveau, et sa main glissa, lâchant un instant le poteau qui soutenait la jetée au-dessus de sa tête. Puis il cracha l’eau qui lui était entrée dans la bouche et se remit à claquer des dents.

« Cheveux blonds, yeux bleus, taille moyenne, corpulence moyenne » disaient les communiqués de police diffusés aux journaux.

Bill essaya de rire. Mais il tremblait trop. « Vous n’avez qu’à m’trouver ! » dit-il doucement. Combien de personnes correspondaient à une description aussi vague ? Presque tous les habitants de New York, à part les nègres, les juifs de merde et les Italiens.

Plus loin, le navire fit retentir sa sirène à trois reprises. Au-dessus de sa tête, la jetée vibra sous le poids des grosses chaussures et des pas lourds d’ouvriers chargés des opérations d’amarrage. Un bateau plein de nouveaux rats destinés au grand rêve américain, se dit Bill. Son heure allait bientôt sonner. Il y était presque.

Ni les journaux ni la police n’avaient de photo de lui. Ce n’était pas ainsi qu’on le trouverait. En revanche, on connaissait son nom. Il était imprimé en majuscules dans tous les journaux, les crieurs le hurlaient dans toutes les rues de la cité. William Hofflund, William Hofflund, William Hofflund… ses papiers allaient le faire coincer. S’il ne changeait pas de nom ni de papiers d’identité, tôt ou tard il serait pris.

Tandis que le navire approchait, Bill s’agrippa de poteau en poteau jusqu’à atteindre une petite échelle qui, de l’eau, montait à la jetée. Tout allait se jouer en quelques minutes. La partie la plus difficile de son plan, cela avait été de résister dans l’eau glacée, mais maintenant venait la partie la plus délicate. S’il réussissait ce qui allait suivre, c’était pratiquement gagné. Il se hissa sur une planche qui reliait deux poteaux, près de l’échelle. Si jamais l’un des ouvriers se penchait pour cracher, il le découvrirait. Bill retint son souffle, essayant de ne pas claquer des dents. Mais il n’y arrivait pas. Alors il glissa la langue entre ses dents : c’était douloureux, mais au moins ça faisait cesser ce bruit assourdissant. Le paquet de ses vêtements était sec. Dès qu’il fut sur la planche, il se rhabilla. Bientôt il n’aurait plus froid, se répétait-il, ses mains gelées incapables de boutonner sa chemise. Il avait les doigts violets. Ses lèvres étaient gonflées, boursouflées. Ça allait passer, tout ça allait passer. Bientôt.

Il revit l’expression stupéfiée et effrayée de son père lorsqu’il s’était retrouvé avec un couteau qui puait le poisson planté dans le ventre, puis dans la main, le dos et le cou. L’ironie du sort, c’était que l’idée de son plan lui était venue, précisément, en pensant à son père. C’était cet alcolo couvert d’écailles de poisson qui l’avait inspiré. Oui, ça c’était vraiment à se tordre de rire !

La nuit précédente, terrorisé par ce qu’il avait découvert dans les journaux, Bill avait erré sans but dans les rues les plus sombres et désertes de la ville, sans savoir que faire. Comme un rat d’égout devenu fou. Incapable de s’arrêter. Lorsqu’il faisait une pause, caché derrière une poubelle, pour reprendre son souffle et essayer de réfléchir, il avait tout à coup l’impression d’être en cage. La peur le poussait immédiatement à repartir, il se remettait debout et recommençait à avancer. Au bout d’un moment, il s’aperçut qu’il tournait en rond. Des cercles concentriques qui finissaient par se resserrer autour du marché aux poissons. L’endroit qu’il détestait le plus au monde. Le royaume de son père. L’Allemand qui avait épousé la juive polonaise. Or, c’est à ce moment-là que l’idée lui était venue. Il s’était souvenu des jérémiades exaspérantes auxquelles son père se livrait sans fin. Des rengaines qu’il aurait voulu lui faire ravaler à coups de pied mais qui, ce soir, lui devinrent soudain utiles.

« La première chose que j’ai vue en arrivant en bateau de Hambourg, c’est la Statue de la Liberté, racontait toujours son père dans ses élucubrations d’ivrogne. C’était le soir et on ne voyait rien de la ville. Mais la silhouette de cette statue, cette escroquerie, se détachait sur le ciel. C’est la première chose que j’ai vue, et j’ai pas compris que c’était une foutue torche qu’elle tenait à la main : j’ai cru qu’elle montrait une liasse de billets ! J’ai cru que c’était mon fric, le fric que je voulais gagner dans le Nouveau Monde, l’unique raison pour laquelle j’avais quitté ma mère et mon père, pour ne pas devoir être poissonnier comme lui et ne pas avoir les mains toujours pleines d’écailles de poisson. Et non seulement j’ai trouvé ni fric ni liberté dans cette ville merdique, mais je me suis retrouvé les mains pleines d’écailles de poisson et, chaque fois que je lève les yeux, au marché, je vois cette connasse de statue qui est là-bas et se fout de ma gueule. Avec sa torche, elle a brûlé tous mes rêves ! »

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