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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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— À savoir ceux qui se sont retrouvés riches sans aucun mérite ! commenta le patriarche. (Puis il s’adressa à Christmas). Puisque tu es italien, j’ai fait préparer des spaghettis avec des boulettes, expliqua-t-il tandis que le serviteur remplissait les assiettes l’une après l’autre.

— Je suis américain, précisa Christmas. En tout cas, ils ont l’air bons ! ajouta-t-il en regardant la cascade de spaghettis qui tombait dans son assiette.

— Mais les boulettes ne contiennent pas de chair à saucisse, précisa le vieux. Nous les juifs, on ne mange pas de porc. Et la viande est kasher. »

Christmas s’apprêtait à se jeter sur les pâtes quand il se souvint de vérifier d’abord comment faisaient les autres. Or, il remarqua qu’ils n’aspiraient pas les spaghettis en émettant un sifflement. Il en conclut que la bonne éducation, c’était vraiment rasoir : ils rataient tout ce qu’il y avait de rigolo avec les spaghettis ! Mais il s’adapta. Il déglutit et puis demanda au patriarche :

« Vous êtes né en Amérique, monsieur ?

— Non.

— Mais votre fils, oui ?

— C’est ça.

— Alors votre fils est américain, pas juif, conclut Christmas.

— Non. Mon fils est un juif américain, mon garçon. »

Christmas avala une autre fourchetée de pâtes en réfléchissant :

« En bref, quand t’es juif, alors t’es foutu ? fit-il ensuite. Tu ne deviens jamais américain et puis c’est tout ! »

Les époux Isaacson se raidirent. Ruth regarda son grand-père. Celui-ci rit doucement :

« C’est ça, quand t’es juif, t’es foutu, confirma-t-il.

— C’est la même chose pour les Italiens, ajouta Christmas en secouant la tête.

— Oui, tu as sans doute raison » dit le vieux.

Christmas se concentra sur sa dernière boulette pour lui régler son sort, puis il posa sa fourchette dans l’assiette et s’essuya la bouche.

« Ben moi, je veux être américain et rien d’autre » affirma-t-il.

Le vieux leva la tête et le regarda droit dans les yeux.

« Bonne chance ! » fit-il.

Ruth observait son grand-père. À l’évidence, le garçon aux cheveux blonds et aux yeux de charbon lui plaisait. Il n’aurait laissé passer ce genre d’observations à personne d’autre. Et surtout, il n’aurait été aussi souriant avec personne d’autre. Son aïeul souriait peu, et presque à elle seule. Puis Ruth tourna la tête vers ses parents. Ils suivaient peu la conversation et avec un désintérêt patent. Ils étaient absents, comme d’habitude. Il était également évident qu’ils méprisaient — ou, pire encore, n’éprouvaient nulle considération — pour le garçon qui avait sauvé leur fille. Parfois, Ruth se disait : ils croient que tout leur est dû. Elle avait souvent entendu son grand-père et son père parler des ouvriers de l’usine. Son aïeul considérait qu’ils étaient des juifs comme eux, alors que son père les appelait des gens de l’est. Son aïeul n’avait aucun scrupule à les exploiter et à les payer le moins possible, mais il s’intéressait à leurs familles. Son père n’avait aucun scrupule non plus à les exploiter et à les payer le moins possible, mais il ne connaissait même pas leurs noms. Et les ouvriers, ces crève-la-faim, considéraient le grand-père comme l’un des leurs, un qui avait réussi, alors que le père, lui, n’était rien. Et certains jours, Ruth avait l’impression que pour le grand-père non plus, son fils n’était rien. En revanche, on aurait dit que, pour lui, Christmas était quelqu’un. Comme s’il éprouvait une certaine admiration pour ce garçon. Et c’est peut-être cette observation qui lui fit baisser la garde et qui lui permit d’éprouver une émotion inattendue, instillée par le regard de ce grand-père adoré : il semblait que ce garçon lui plaisait ou pouvait lui plaire. Dès qu’elle s’en rendit compte, Ruth prit peur. Parce qu’elle s’était juré à elle-même de bannir pour toujours les hommes, les mâles, de sa vie.

« Comment s’appelle le pays des juifs ? demandait Christmas au vieux, tout en attaquant un étrange plat piquant et plein d’épices.

— Les juifs n’ont pas de pays à eux, répondit-il.

— Et alors, comment on fait pour être juif ? »

Saul Isaacson se mit à rire.

« C’est une question de descendance, intervint Philip Isaacson avec un ton de supériorité. Nous conservons notre sang, c’est lui qui nous distingue des autres.

— Il y a aussi un autre détail qui nous distingue » ricana le vieux.

Christmas médita sur ces mots et son visage ne tarder pas à s’illuminer.

« Alors c’est vrai ! s’exclama-t-il médusé. Je croyais que c’était une ânerie qu’on racontait dans mon quartier ! (et il secoua la tête, incrédule, avant de fixer le grand-père). En pratique, pour savoir si un type est juif, il faut regarder son… », mais il s’arrêta net, réalisant soudain qu’il ne pouvait dire ce qu’il avait pensé. Il se tourna vers Ruth et piqua un fard.

« Son nez ! conclut le vieux, venant à son secours. Il faut regarder son nez ! »

La mère de Ruth toussa. Philip Isaacson poursuivit son repas en arquant à peine un sourcil. En revanche, après un instant de silence, le patriarche donna un grand coup sur la table avec la paume de sa main et partit dans un bruyant éclat de rire.

« Et qu’est-ce que tu veux faire dans la vie, jeune homme ? lui demanda-t-il un peu plus tard devant une part de gâteau garni de chantilly et de cerises confites. Tu as un travail ?

— J’ai eu plein de boulots différents, monsieur, mais aucun ne m’a plu, répondit Christmas, avalant au plus vite une cerise afin de ne pas parler la bouche pleine, suivant les recommandations de sa mère. J’ai vendu des journaux, posé du goudron sur les toits, déblayé la neige, fait des livraisons pour une épicerie, mais maintenant j’ai… j’ai… », et Christmas, alors qu’il s’apprêtait à leur raconter qu’il avait une bande, réalisa tout à coup que ce n’était pas vraiment le genre d’activités susceptible de faire bonne impression dans une riche famille juive. Il resta bouche ouverte, sans savoir comment continuer sa phrase, et en même temps trop avancé pour pouvoir s’arrêter là.

« Tu as quoi ? » s’enquit le vieux.

Christmas tourna les yeux vers Ruth. Cela le déconcentra. Elle était d’une beauté céleste.

« J’ai… balbutia-t-il, maintenant j’ai un poste de radio ! dit-il en souriant.

— Ça ne ressemble pas à un travail ! s’amusa le grand-père.

— Non monsieur, convint Christmas sans réussir à détacher son regard de Ruth. Mais j’aurai un programme tout à moi, continua-t-il en la fixant, une de ces émissions où on parle… »

Ruth le regardait. Elle regardait le garçon qui lui avait offert neuf fleurs et qui réinventerait les mathématiques pour les adapter à ses mains : et elle le détesta de tout son cœur parce qu’elle ne parvenait pas à détourner les yeux, elle n’arrivait pas à ne pas le regarder.

« Comme ça, Ruth pourra m’écouter » conclut Christmas.

Le vieux Saul Isaacson dévisagea Christmas, Ruth et puis Christmas à nouveau. « Dommage que tu ne sois pas juif, toi ! » pensa-t-il et, machinalement, il jeta un coup d’œil à son fils, avec son allure aristocratique procurée par l’argent et son éternel comportement mou et faible.

« Tu veux fumer un cigare, mon garçon ? » demanda-t-il à Christmas.

Celui-ci se tourna vers lui avec des yeux écarquillés : « Oh non, avec tout le respect que je vous dois, je trouve ça vraiment dégoûtant ! »

Le vieux rit et se leva : « Eh bien moi, par contre, je vais m’offrir un bon cigare ! Si vous voulez bien m’excuser… » et il se dirigea vers la pièce voisine, où le majordome avait déjà préparé tout le nécessaire sur une petite table de fumoir.

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