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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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« Et si j’étais le président Harding, j’obligerais tous les Américains à ne compter que jusqu’à neuf ! » poursuivit Christmas.

Ruth avait encore la main levée, comme un drapeau ensanglanté. Elle sentit quelque chose se briser en elle. Et elle eut peur de se mettre à pleurer. « Tu es bête ! » s’exclama-t-elle avec colère, et elle lui tourna le dos, en s’efforçant d’ouvrir grand les yeux pour les garder secs. Elle entendit un léger bruit derrière elle. Quand elle fut sûre de ne pas se mettre à pleurer, elle se retourna. Christmas n’était plus là, assis par terre. Elle regarda autour d’elle et l’aperçut de l’autre côté du pré, au bout de l’allée, qui se glissait dans la voiture de son grand-père. Elle se dit qu’il était vraiment habillé de manière épouvantable. Comme les ouvriers quand son aïeul les invitait pour la fête d’Hanoukka. Avec des vêtements à la fois toujours trop neufs et toujours trop vieux. Un instant, elle craignit qu’il ne s’en aille.

Bientôt Christmas se tourna vers elle et sourit. Même à l’extrémité du pré, elle reconnaissait son sourire franc. D’un rapide mouvement de tête, il repoussa la mèche blonde qui lui tombait devant les yeux, impertinente, vulgaire. Et tellement lumineuse. Couleur des blés. Ou de l’or ancien de certains bijoux de sa grand-mère. Malgré la distance, elle voyait ses yeux, si noirs, qui brillaient. Comme si une flamme brûlait en eux. Elle le vit batailler avec un papier d’emballage et puis jeter quelque chose de coloré, à trois reprises. Ensuite il s’engagea dans le sentier et revint sur ses pas. Il avait une démarche à la fois souple et nerveuse. Il lançait ses jambes en avant avec un mouvement sec, et pourtant c’était comme s’il se déplaçait dans l’eau. Et quand son pied touchait terre, sa tête se penchait très légèrement sur le côté, avec insolence.

Dès qu’il l’eut rejointe, Christmas lui tendit des fleurs enveloppées dans un misérable papier marron en forme de cornet, mouillé à la base.

Ruth ne broncha pas. Ni ne regarda les fleurs.

« Je suis bête, tu as raison ! » dit Christmas en posant délicatement le bouquet sur la couverture en cachemire.

Alors Ruth regarda les fleurs. Elle les compta. Il y en avait neuf. Neuf horribles fleurs de pauvres. Et elle eut à nouveau envie de pleurer.

« J’aimerais bien venir te voir tous les jours, mais… » avança alors Christmas — il faisait mine de plaisanter mais sa voix manquait d’assurance et il se balançait d’un pied sur l’autre, les mains à nouveau dans les poches — « … c’est que tu habites pas vraiment au coin de la rue ! » et il sourit.

« Nous n’habitons pas tout le temps ici. Pendant l’année scolaire, nous vivons à Manhattan. Dans une quinzaine de jours, il faut que nous rentrions, dès que je serai entièrement remise » se surprit à répondre Ruth, comme si elle aussi était déçue de ne pas pouvoir le voir. Et maintenant elle n’arrivait plus à s’arrêter :

« Nous avons un appartement sur Park Avenue.

— Ah oui… acquiesça Christmas. J’en ai entendu parler. »

Il fit une pause, fixa ses chaussures :

« Et Monroe Street, tu connais ? poursuivit-il.

— Non…

— Ben, tu perds rien ! » dit-il en riant.

Ruth écouta cet éclat de rire résonner dans ses oreilles. Elle se souvint du rire de Bill, grâce auquel elle s’était sentie joyeuse, et qui l’avait incitée à s’échapper de cette grande maison sinistre. Ce rire qui dissimulait l’horreur. Elle regarda Christmas, qui avait cessé de rire. « Merci… » lui dit-elle.

Christmas haussa les épaules.

« Dans mon quartier, il n’y a pas de fleuristes de luxe, tu sais ! souligna-t-il.

— Je ne parlais pas des fleurs.

— Ah bon… (silence). Ben, tu sais… (silence). De rien, voilà. »

Ruth rit. Mais doucement. Presque intérieurement.

« Alors comme ça, le poste t’a plu ?

— Tu plaisantes ? C’est extra !

— Et quels programmes écoutes-tu ?

— Quels programmes ? Heu… ben je sais pas… moi j’en ai jamais eu, de poste de radio !

— Moi j’aime les programmes où on parle.

— Ah bon ? Et de quoi ils parlent ?

— De tout.

— Eh oui… bien sûr. »

De nouveau, le silence. Mais un silence différent, tout à coup.

« Mademoiselle Ruth ! C’est l’heure du déjeuner ! »

Christmas se tourna. Il découvrit une jeune servante avec un corsage noir, des poignets et un col blancs, et une coiffe sur la tête, blanche elle aussi.

« On dirait un poulet en deuil » fit remarquer Christmas.

Ruth se mit à rire. « J’arrive ! » s’écria-t-elle, se levant et ramassant son bouquet de neuf fleurs.

Christmas la suivit, mains dans les poches. Une fois qu’ils furent arrivés devant la maison, il vit Fred en train de lustrer la Silver Ghost. Il le siffla : « Eh, Fred, je vais bouffer ! » hurla-t-il.

Ruth sourit.

« Très bien, monsieur Luminita » répliqua Fred.

Un majordome au boutonnage brandebourg attendait Ruth et Christmas à l’entrée. « Ils sont tous dans la salle à manger, mademoiselle » dit-il en s’inclinant très légèrement.

« Monsieur désire-t-il se laver les mains ? demanda le majordome à Christmas.

— Non, Amiral ! » répondit Christmas.

Ruth s’esclaffa. Le majordome demeura impassible et montra le chemin aux deux jeunes gens. Ruth lui remit le bouquet de fleurs et recommanda à voix basse : « Dans ma chambre ! »

Christmas traversait la maison bouche bée, sans savoir où donner des yeux. Il était attiré tour à tour par un tableau, un tapis, le marbre luisant, les marqueteries des portes, un chandelier d’argent à sept bras… « Pétard ! » murmura-t-il au majordome, quand celui-ci lui indiqua la porte de la salle à manger.

Christmas serra la main du père de Ruth, qu’il connaissait déjà, et celle de sa mère, une femme belle et élégante qui, se dit-il, ressemblait à une ampoule éteinte. Le vieux Isaacson était assis en bout de table, sa fameuse canne posée près de lui, à portée de main.

Tout le monde prit place et un serviteur s’approcha avec un grand plateau d’argent surmonté d’une cloche, qui dissimulait les mets.

« Attends ! » lança brusquement au serviteur le vieux Isaacson, excédé et prêt à brandir sa fidèle canne. « Sarah, Philip, mais vous allez remercier le jeune homme qui a sauvé Ruth, au moins ? » et, l’air sévère, il fixa son fils et sa belle-fille.

Les époux Isaacson se raidirent sur leur chaise.

« Mais bien sûr ! répondit la mère de Ruth avec un sourire poli à l’intention de Christmas. Nous voulions simplement lui donner le temps de s’asseoir. Nous avons tout le repas pour lui dire merci ! Sache donc que, du fond du cœur, nous t’exprimons toute notre gratitude.

— Il n’y a pas de quoi, madame » répliqua Christmas en regardant du côté de Ruth. Celle-ci avait les yeux braqués sur lui, mais elle les baissa dès qu’elle croisa le regard noir et profond de son sauveur.

« Oui, tous nos remerciements, ajouta faiblement le père de Ruth.

— Bordel de merde ! On se croirait à un enterrement, alors que ce devrait être une fête ! gronda le vieux.

— Tu peux servir, Nate, interrompit Sarah Isaacson en s’adressant au serviteur.

— Je croyais que les riches ne disaient pas de gros mots, observa Christmas.

— Les riches font ce qu’ils veulent, mon garçon ! s’écria Saul Isaacson en riant d’un air satisfait.

— Certains riches, intervint le père de Ruth pour répondre à Christmas. D’autres, comme tu l’as remarqué avec justesse, évitent ce genre de langage.

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