Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
« Foutus juifs ! s’exclamait Silver. Ils se servent de gosses ! »
Sal vit que les trois morts n’avaient même pas quinze ans. Celui que Silver avait tué avait un trou à la place de l’œil gauche, emporté par le projectile. Ses joues étaient inondées de larmes, et celles-ci se mêlaient au sang qui sortait de sa blessure.
Puis tout devint noir et Sal s’évanouit.
« Ça te fait encore mal ? » demanda Cetta, six mois plus tard, voyant que Sal plissait les yeux et grimaçait en tendant le bras pour attraper un verre.
« J’espère que ça me fera mal pendant le restant de mes jours ! Comme ça je n’oublierai plus mon pistolet chez une putain ! » répondit Sal, comme à son habitude.
Après le jour de la fusillade, deux choses avaient changé pour Sal. La première, c’était que le boss Vince Salemme, sorti vainqueur de cette guerre, avait promu Sal et Silver. Il avait confié à Sal, en plus de la maison close, la gestion d’un nouveau tripot, qu’il appelait pompeusement un club-house, qui avait ouvert à l’endroit où la troisième et la quatrième avenues se rejoignent pour devenir le Bowery. Quant à Silver, comme il était doué pour la gâchette, il avait été promu de maquereau à assassin.
Ce qui avait changé également, c’était le caractère de Sal. À partir de ce jour-là, il s’était mis à avoir peur. Il était devenu paranoïaque. Il passait son temps à s’assurer que son pistolet était chargé ; il ne faisait que regarder autour de lui et se retournait sans cesse pour vérifier ce qui se passait derrière son dos. Mais, surtout, il n’avait plus le même regard. La balle qui était entrée et sortie de son épaule, éraflant la tête de l’humérus sans l’abîmer, l’avait profondément affecté moralement, et cette blessure-là ne guérissait pas, contrairement à celle de la chair. Cette plaie suppurait, et ce qui en sortait c’étaient de l’anxiété, de la peur et du malaise. « Une plaie ouverte par trois gamins » se disait Sal tous les soirs en s’endormant et tous les matins en se réveillant.
Et si, d’un côté, il continuait à se reprocher cette distraction qui aurait pu lui coûter la vie — et il continuait à la reprocher vertement à Cetta —, de l’autre, cette faiblesse inattendue le conduisait de plus en plus souvent dans les bras de sa maîtresse. La direction de la maison de jeu avait sérieusement réduit son temps libre. Néanmoins, il se mettait en quatre pour aller chercher Cetta chez elle chaque jour et pour l’accompagner à la maison de passe — comme si, à présent, elle était en danger elle aussi. Et le soir, il s’absentait du cercle pour aller la récupérer, la ramenant tantôt chez elle, tantôt au tripot. Et tous les dimanches, à l’heure du déjeuner, il s’arrangeait pour pouvoir s’attabler avec Cetta et Christmas dans la pièce étouffante qui avait été le logement de Vito et Tonia. Ainsi, en quelques mois, leur relation commença à ressembler à une espèce de mariage.
Christmas continuait à grandir, se faisant de plus en plus exubérant. Il commença également à s’attacher à Sal. Et Sal à lui, à sa façon. Cetta les regardait, attendrie. Et elle observait aussi avec tendresse son homme qui changeait : il ne devenait ni meilleur ni pire, mais chaque jour il était davantage son homme.
« Pan ! T’es mort, morveux ! » hurla un jour Christmas à Sal qui s’assoupissait après le déjeuner dominical, pointant sur lui un pistolet en bois.
Sal bondit et lui arracha le jouet des mains. Cetta vit la peur dans les yeux de l’homme. Et la colère. Elle craignit pour Christmas. Quand elle s’interposa entre eux, Sal lança : « Dis-lui de ne plus jamais faire ça ! ». Puis il rendit le pistolet à Christmas et referma les yeux.
Alors Cetta se dit que si Sal était davantage son homme, c’était peut-être simplement parce qu’il avait peur. Or, comme elle l’aimait et savait qu’il souffrait de cette peur, un jour elle entra dans une église, s’agenouilla aux pieds d’une statue de la Vierge et pria pour que Sal redevienne l’homme qu’il avait été. Pour que la Vierge lui ôte la crainte. « C’est un gangster » expliqua-t-elle à Marie en se levant.
En 1912, une nouvelle guerre de territoire éclata. Entre Italiens et Irlandais, cette fois. Mais c’était une guerre qui ne se passait pas dans la rue. Et que l’on ne menait pas avec des pistolets. Maintenant, c’était la police de New York qui travaillait pour les Irlandais, en tout cas cette partie de la police que l’on pouvait corrompre avec de généreux pots-de-vin.
Club-houses et maisons closes, entrepôts pleins de whisky « baptisé » (c’est-à-dire coupé avec de l’eau), machines à sous, paris, tripots… Ce fut une offensive contre les activités de la pègre. Au cœur des rackets. Une offensive d’ordre économique, surtout. Mais aussi une stratégie bien organisée pour éliminer les gros bonnets par l’intermédiaire de leurs subalternes, en négociant peines et impunités.
Le soir du 13 mai 1912, Silver se présenta au tripot. Il portait un costume élégant et avait la mise d’un acteur. Sa veste de soie tombait à la perfection, avec juste quelques plis là où le pistolet la gonflait. Il avait beaucoup changé depuis la dernière fois où Sal l’avait vu. Après ce jour où il avait tiré dans l’œil du garçon juif, on racontait qu’il avait pris goût à ce genre de trucs.
« Ce soir, le patron va passer, annonça Silver à Sal. Il a dit qu’il fallait que tu te laves les mains. Ça le dégoûte, des mains noires comme les tiennes qui versent à boire !
— Il y a des serveurs, pour verser à boire » rétorqua Sal.
Silver haussa les épaules :
« Il va finir par me demander de te les couper ! » rit-il.
Il avait une dent en or. Une incisive de côté.
Sal se dit qu’il lui en aurait volontiers brisé une autre. Si ça se trouve, cette idée des mains ne venait même pas de Vince Salemme, mais n’était qu’une de ces conneries pour lesquelles Silver devenait célèbre. Toutefois, si cet ordre émanait vraiment du chef, alors il ne serait pas très malin de le recevoir avec ces mains noires.
« Il vient à quelle heure ? demanda Sal à Silver.
— Pourquoi ? T’as besoin de combien de temps, pour te les laver ? »
Sal le fixa en silence.
« Il passe d’abord chez Nate, dans Livonia Avenue, et après il vient ici » finit par répondre Silver.
Sal lui tourna le dos et se rendit aux toilettes. Il se frotta tellement les mains qu’elles devinrent toutes rouges, tandis qu’une anxiété croissante lui nouait la gorge. « Ça porte malheur » se disait-il.
Les coups de filet dans les maisons de jeu du Bowery et de Livonia Avenue, à Brooklyn, eurent lieu simultanément. Quand les policiers arrosés par les Irlandais firent irruption dans les trois clubs, ils laissèrent beaucoup de clients s’enfuir, ainsi que quelques prostituées. Il fut aussitôt évident qu’ils avaient une cible bien précise : ils cherchaient le boss Vince Salemme. Mais, celui-ci demeurant introuvable, le petit poisson qui finit dans leurs filets cette nuit-là fut Sal Tropea.
Aussitôt après, les policiers investirent sa maison de passe. Cetta, Madame et une dizaine d’autres filles furent embarquées dans un fourgon noir. Lors de l’assaut, un fonctionnaire du cabinet du maire fut tué. Il avait porté une main à la poche intérieure de sa veste afin de montrer ses papiers à la police, mais un agent avait cru qu’il s’apprêtait à sortir un pistolet et avait tiré cinq coups de feu sur lui, dont l’un avait blessé à la jambe la prostituée qui l’accompagnait. Quand les policiers s’aperçurent que c’était un portefeuille que l’homme avait à la main, ils s’en emparèrent et, comme par magie, lorsque les photographes arrivèrent, c’est un pistolet que le cadavre empoignait. Pendant une semaine, les journaux traquèrent le maire, l’accusant d’embaucher du personnel lié à la criminalité organisée. Puis l’affaire retomba.