P.S. : le poste de radio, c’est mon idée.
Christmas prit le micro.
— Il serait peut-être préférable que vous l’appeliez M. Isaacson.
— OK. Mais c’est lui qui commande, non ?
— C’est indéniablement un homme qui a une forte personnalité.
— Si vous le formulez ainsi… alors, oui.
Christmas se rassit contre le dossier en cuir, la lettre à la main, et il la lut et la relut encore. Peu après, il se pencha à nouveau vers le micro :
— C’est une formule qui permet d’ajouter une annexe à la fin d’une lettre.
— J’ai rien compris.
— Quand une lettre est terminée et signée, mais qu’on veut encore dire quelque chose, on écrit “P.S.” et puis ce qu’on veut ajouter.
— Exactement. »
Christmas observa la lettre en se concentrant sur ce “P.S.” tracé de la belle écriture de Ruth : il lui paraissait terriblement élégant. Il regarda par la vitre. L’automobile s’engagea sur une large route surélevée dont Christmas ne soupçonnait pas même l’existence. Les panneaux indicateurs défilaient trop rapidement pour que Christmas puisse lire les noms de ces endroits inconnus. La vitesse et la découverte de ce monde beaucoup plus vaste qu’il ne l’avait imaginé lui donnèrent une sensation de danger. Au fur et à mesure que le panorama s’élargissait, il avait l’impression que sa tête tournait et qu’il avait du mal à respirer. L’île de Manhattan s’éloignait : elle n’était plus qu’une carte postale aux couleurs défraîchies dans la lunette arrière de la voiture. Puis, après une dizaine de minutes, l’automobile ralentit et prit une sortie. Le monde, à partir de là, changea à nouveau. Une route toute droite traversait des prés et des bois. À gauche, la mer. Bleue avec son écume blanche. Bien différente de l’eau sombre que l’on voyait des docks ou du ferry pour Coney Island. Et une plage claire.
Alors Christmas prit à nouveau le micro.
« P.S., Fred !
— Pardon ?
— P.S.
— Que voulez-vous dire, M. Luminita ?
— Que j’ai oublié de te dire un truc, Fred. Alors : P.S., non ?
— Ah, bien sûr… dites-moi !
— Je pourrais pas venir là, devant ?
— Comment ça ?
— J’aimerais mieux m’asseoir devant, avec toi. Là derrière, on a l’impression d’être dans un cercueil, et puis je déteste ce micro ! »
Fred sourit et se gara au bord de la route. Christmas descendit en courant et se glissa près du conducteur, qui se tourna vers lui. Le jeune garçon s’empara du couvre-chef de Fred et se l’enfonça sur la tête. Puis il rit et posa les pieds sur le tableau de bord. Le chauffeur, refrénant un premier réflexe de protection envers la voiture, rit à son tour et redémarra.
« Ah ça oui, que c’est du voyage ! s’exclama Christmas. »
Puis il observa son voisin, toujours aussi guindé :
« Fred, tu fumes ?
— Oui, monsieur.
— Alors vas-y, grille-toi une cigarette !
— Il ne m’est pas permis de fumer en voiture.
— Pourtant, le vieux il fume, lui !
— Lui, c’est le patron. Et je vous ai dit qu’il vaudrait mieux…
— Oui oui, Fred : M. Isaacson… Mais le vieux n’est pas là, en ce moment. Allez, grille-toi donc ta p’tite cigarette ! Tu sais, tu te trompes sur mon compte, si tu crois c’que j’crois : moi, j’suis pas une balance.
— Une… balance ?
— Ah ! s’exclama Christmas satisfait, en se donnant une grande claque sur la cuisse. Alors tu ne sais pas tout, Fred ! »
Et il rit :
« Une balance, c’est un mouchard.
— Je n’ai pas le droit de fumer.
— Et moi ?
— Vous, vous êtes un hôte de M. Isaacson et faites ce que vous désirez.
— OK, Fred, alors file-moi une cigarette !
— Elles sont dans la boîte à gants que vous êtes en train de salir avec les semelles de vos chaussures. »
Christmas remit les pieds par terre, ouvrit la trappe et prit une cigarette, qu’il alluma. « Pouah ! » fit-il entre deux quintes de toux. Puis il referma la boîte à gants et l’essuya avec le coude de sa veste, avant de reposer les pieds dessus. Pour finir, il glissa la cigarette dans la bouche de Fred. « Considère que c’est moi qui la fume ! » commenta-t-il.
Pendant quelques secondes, Fred demeura de glace. « Oh, et puis on s’en fout ! » s’exclama-t-il soudain, et puis il accéléra, lançant la voiture sur une large route qui se perdait au milieu de champs d’un vert intense.
« Ça oui, que c’est du voyage ! » s’écria Christmas penché par la vitre.
Puis, après une vingtaine de minutes, l’automobile emprunta un chemin de terre jusqu’au moment où elle s’arrêta devant un portail en fer. Un homme en uniforme sortit d’une petite maison et, dès qu’il aperçut la voiture, il vint ouvrir le portail. Tant que la voiture parcourut l’allée bordée d’arbres, Christmas demeura bouche bée.
« Mais ils vivent à combien, là-dedans ? demanda-t-il effaré lorsqu’ils arrivèrent devant la grande villa blanche.
— M. Isaacson, son fils, la femme de celui-ci et Mlle Ruth. Plus les domestiques. »
Christmas descendit de voiture. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Il lança à Fred un regard perdu.
« Je suis content de voir que tu as accepté l’invitation, petit ! » s’exclama une voix derrière lui.
Christmas se retourna et croisa les yeux de Saul Isaacson. Le vieux portait un pantalon en velours et une veste de chasse. Il rejoignit Christmas et lui serra la main en souriant.
« Ma petite Ruth est rentrée depuis une semaine, expliqua-t-il. Elle est forte, comme son grand-père ! »
Christmas ne savait que dire. Il avait un sourire hébété collé sur le visage. Il chercha à nouveau Fred du regard.
« Je suppose que tu veux la voir ! » lança le vieux.
Alors Christmas porta une main à la poche intérieure de sa veste : il en tira une feuille de papier journal pliée, qu’il montra à M. Isaacson.
« C’est lui ! dit-il en mettant l’index sur le nom du titre. William Hofflund. »
Le visage du vieux s’assombrit.
« Range ça ! fit-il d’un ton dur.
— C’est ce salaud ! continua Christmas.
— Range ça ! répéta M. Isaacson. Et pas un mot à Ruth là-dessus. Elle est encore très affectée. Je ne veux pas que tu en parles. (Et il pointa sa canne contre la poitrine de Christmas). Tu as compris, gamin ? »
D’un bras, Christmas écarta la canne, soutenant le regard du grand-père. Soudain, il n’avait plus peur. Il ne se sentait plus perdu. « Si vous, ça vous est égal, alors c’est moi qui irai le choper ! » s’exclama-t-il.