Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Elle ne savait que penser, ni de quel côté se retourner.
Elle revint à la charge.
Gustave se lança alors, à contrecœur, comme on se tue à expliquer à une enfant des choses déjà mille fois dites, dans un vaste exposé sur l’économie française, des phrases longues comme le bras, Madeleine l’écoutait à peine, elle suivait son idée et l’interrompit :
— J’ai pensé au pétrole roumain.
Elle tendait un article du Gaulois : « … l’industrie pétrolière roumaine, avec une nouvelle progression de 1,71 %, confirme sa position d’investissement leader en Europe. »
— Le Gaulois n’est pas un journal financier…, trancha Joubert. Je ne sais pas qui est ce Thierry Andrieux qui signe l’article, mais je ne lui confierais pas mes économies.
Son regard bleu exprimait une colère mal maîtrisée, ses mains tremblaient.
— Ne me dites pas… que vous envisagez de céder vos parts dans la banque de votre père contre… un portefeuille pétrolier ?
Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état de fureur. Il avala sa salive.
— Il n’en est pas question, Madeleine. Et si vous m’y contraignez, vous recevrez aussitôt ma démission.
C’était assez étrange, mais plus Joubert s’arc-boutait, plus Madeleine donnait foi aux critiques de son oncle. Elle repensa à Charles : « Nos financiers ont un siècle de retard. »
Le Soir de Paris consacra, fin janvier, un grand article à la filière pétrolière roumaine. Il y avait même, chose rare dans le Soir, un graphique éloquent sur les profits des derniers mois. Cette information tombait à un moment où toute la fantasmatique de Madeleine était mobilisée dans des cauchemars de ruine et de déclassement.
Ce qui l’épuisait, c’était la résistance qu’elle rencontrait chez Joubert alors qu’elle avait besoin d’aide et de soutien.
— J’ai les plus mauvais renseignements sur cette affaire, assurait-il. Par un homme très bien informé. Le pétrole roumain sera un feu de paille ! Si vous voulez absolument du pétrole, c’est vers la Mésopotamie qu’il faut regarder…
Madeleine soupira. Elle n’avait jamais trouvé Gustave aussi vieux. Dépassé.
Les capitaux perdus dans cette malheureuse affaire Ferret-Delage lui revinrent à l’esprit. Trois cent mille francs, ce n’était pas rien ! Elle eut soudain la certitude qu’il n’était plus l’homme de la situation. Il n’était pas adapté aux périodes de crise. Il gérait la banque familiale comme au siècle passé, en boutiquier. Le pétrole irakien… Alors que tout le monde ne jurait que par le roumain ! Sur quelle planète vivait-il ?
— Je vais encore réfléchir, Gustave. Mais je veux un rapport exhaustif, m’entendez-vous ? Ces rumeurs de crise ne me conviennent pas, je veux des informations. Faites simple, pour une fois. Faites clair. Je veux aussi les chiffres de l’industrie pétrolière. Un point complet sur la Roumanie. Ajoutez ce que vous voulez sur l’Irak si vous y tenez.
Charles eut beau soigner son retard jusqu’à la limite de l’acceptable, peine perdue.
— Ne vous excusez pas, Charles, moi-même je viens tout juste d’arriver.
Si Charles était salué comme un membre du Club, Gustave était considéré comme un habitué. Au premier on demandait ce qu’il désirait, pour le second, on savait : la bouteille de crozes-hermitage, les couverts à poisson… Très agaçant. Même la conversation devait obéir à Gustave. Il restait le maître des sujets, se gardant bien d’aborder le seul qui intéressait Charles, ce qui redoublait son inquiétude.
La langouste passa, puis le loup, on attendait la pêche blanche caramélisée, Charles n’y tenait plus :
— Des nouvelles de ma nièce, peut-être ?
Joubert laissa s’égrener les quelques secondes qui donnaient tout leur prix aux informations dont il disposait :
— L’idée du pétrole roumain fait son petit bonhomme de chemin…
Qu’est-ce que cela voulait dire exactement ?
— Elle est partagée. C’est une grave décision qu’elle doit prendre.
— Mais alors, que faites-vous ?
— Je rame à contre-courant, mon cher. Depuis cette affaire Ferret-Delage, ma cote professionnelle est en baisse chez Mlle Péricourt. Et c’est heureux parce que je n’aurais pas aimé perdre volontairement trois cent mille francs pour rien…
Que Joubert puisse perdre volontairement une pareille somme, Charles, ça le dépassait.
— Tout va bien, Charles, rassurez-vous ! Grâce à cela, je suis à peu près discrédité, c’est parfait. Plus je m’oppose au roumain, plus elle insiste ; plus je nie la crise, plus elle y croit. Sa suspicion à mon égard lui fera sauter le pas. Nous allons y arriver…
Charles respirait. Maintenant qu’il était lancé, Joubert prenait un plaisir manifeste à dérouler les effets positifs de sa stratégie.
— Je déconseille vivement à Madeleine un investissement dont je sais qu’il va s’écrouler, mais que voulez-vous, elle n’a plus aucune confiance en moi. C’est très irrationnel, très féminin, on n’y peut rien… J’ai menacé de démissionner.
Charles en resta bouche bée. Gustave, lui, se reculait légèrement pour laisser travailler le serveur qui apportait le plat, ajoutant, en souriant :
— Que voulez-vous, je suis le seul qu’elle n’écoute plus.
Cette affaire provoquait chez Charles une sorte de vertige.
— Pendant ce temps, reprit Joubert, l’irakien se porte à merveille. Il chute vertigineusement. Les actions valent moins de cent francs.
La stratégie était simple : celle des vases communicants. Si un investisseur achetait massivement du pétrole roumain, tout le monde se désintéresserait de l’irakien.
— Et nous ramasserons les actions à cinquante francs. Je ne désespère pas de tomber à moins de trente francs.
— C’est à ce moment qu’il faudra en acheter…, risqua Charles.
Silence. Il avait préparé sa phrase :
— À propos, je tiens à votre disposition les deux cent mille francs que vous m’avez prêtés…
Dans son idée, Joubert ne devait pas le laisser achever. Charles avait parfaitement rempli sa mission vis-à-vis de Madeleine, il avait utilisé tous les arguments que Gustave lui avait fournis, il avait ébranlé la citadelle Péricourt. Grâce à lui, Madeleine n’avait plus aucune confiance en Gustave et s’apprêtait à commettre un acte dramatique pour elle, mais qui allait les enrichir au-delà de toute espérance…
En contrepartie, Joubert, à cet instant, devait lever une main généreuse et balayer cette proposition de remboursement. Au lieu de quoi il le fixa, oui ?
— Dites-moi ce que je dois faire…, reprit Charles. Je veux dire, sous quelle forme…
Joubert prit une gorgée de vin. Très longue et très lente.
— J’ai pensé à quelque chose, dit-il enfin. Ces deux cent mille francs que vous me devez, pourquoi ne les placeriez-vous pas sur l’irakien ? Ils vous feraient un million en quelques mois.
Charles faillit renverser la table. Pour le prix de sa trahison, Joubert ne lui proposait même pas d’apurer sa dette ! Il avait vendu sa nièce à Joubert pour rien ! Un fonds de civilité lui interdit de faire un esclandre. Il parvint, en serrant les dents, à produire une sorte de grimace approximative. Joubert le fixait calmement. Et… il souriait ! Mais oui, se dit Charles, ce mince trait sur ses lèvres, ce doit être un sourire !
— Vous pourriez même investir davantage, reprit Joubert. Vous pourriez aller jusqu’à cinq cent mille, je pense.