Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Puis il y a quinze jours, la nouvelle se répandit que la Dame de l’Ile, la mère de lord Struin et notre mère à tous, était tombée malade et avait peu de chances de guérir. C’était une crise exceptionnelle qui créait un problème constitutionnel majeur, car la Dame est, bien entendu, une Puissance de même rang que le Pontife et le Coronal et on ne peut la remplacer au petit bonheur. On disait que lord Struin avait quitté le Mont du Château et était en route vers le Labyrinthe pour s’entretenir avec le Pontife, renonçant à se rendre dans l’Ile du Sommeil, car il lui était impossible d’y arriver à temps pour faire ses adieux à sa mère. Entre-temps, le duc Guadeloom, en sa qualité de porte-parole officiel du Pontificat et de haut fonctionnaire à la cour, avait commencé à dresser une liste des candidates pour le poste, qui serait comparée à celle de lord Struin pour voir s’il y avait des noms qui figuraient sur les deux. L’avis du Pontife Arioc était nécessaire pour tout cela et nous avons pensé qu’il lui serait bénéfique dans son état de perturbation de se plonger plus profondément dans les affaires de l’empire. Juridiquement au moins, la Dame mourante était son épouse, car selon les dispositions de notre loi de succession il avait adopté lord Struin comme son fils quand il l’avait choisi pour être Coronal ; la Dame avait naturellement un époux légitime quelque part sur le Mont du Château, mais tu comprends les obligations du droit coutumier, n’est-ce pas ? Guadeloora informa le Pontife de la mort imminente de la Dame et une série de conférences gouvernementales commença. Je n’y pris pas part, puisque je ne suis pas à cet échelon d’autorité ni de responsabilité.
Je crains que nous n’ayons supposé que la gravité de la situation allait rendre Arioc moins capricieux dans son attitude et, au moins inconsciemment, nous avons dû relâcher notre vigilance. La nuit même où la nouvelle du décès de la Dame parvint au Labyrinthe, le Pontife s’esquiva seul pour la première fois depuis que l’on m’avait confié sa surveillance. Il échappa aux gardes, à moi-même, à ses serviteurs et se volatilisa dans les profondeurs interminables et compliquées du Labyrinthe et nul ne put le trouver. Nous le cherchâmes toute la nuit et la moitié du jour suivant. J’étais fou de terreur, à la fois pour lui et pour ma carrière. En proie à la plus vive appréhension, j’envoyai des fonctionnaires à chacune des sept entrées du Labyrinthe pour passer au peigne fin le désert torride et sinistre qui nous entoure ; je fis personnellement la tournée de tous les lieux de débauche que je lui avais fait connaître ; les hommes de Guadeloom allèrent rôder dans des endroits qui m’étaient inconnus ; et durant tout ce temps, nous avons essayé d’empêcher le peuple d’apprendre que le Pontife avait disparu. Je pense que nous avons dû réussir.
Nous le découvrîmes au milieu de l’après-midi du lendemain de sa disparition. Il se trouvait dans une maison du quartier connu sous le nom de Dents de Stiamot dans le premier anneau du Labyrinthe et était déguisé en femme. Nous ne l’aurions peut-être jamais trouvé si une querelle n’avait éclaté à propos d’une note impayée et n’avait attiré des gardes impériaux sur les lieux ; et quand le Pontife fut incapable de prouver son identité de manière satisfaisante et que cette prétendue femme s’exprima avec une voix d’homme, les gardes eurent l’intelligence de me faire appeler et je me hâtai d’aller prendre le Pontife sous ma garde. Il avait l’air terriblement étrange avec sa robe et ses bracelets, mais il m’accueillit calmement en m’appelant par mon nom, se conduisant de manière posée et raisonnable, et me dit qu’il espérait ne pas m’avoir causé trop de dérangement.
Je m’attendais à être rétrogradé par Guadeloom. Mais le duc était d’une humeur clémente, à moins qu’il n’eût été trop absorbé par l’autre crise pour se préoccuper de ma défaillance, car il ne dit pas un mot sur le fait que j’avais laissé le Pontife sortir de sa chambre.
— Lord Struin est arrivé ce matin, me dit Guadeloom, l’air las et tourmenté. Il voulait, bien entendu, s’entretenir immédiatement avec le Pontife, mais nous lui avons dit qu’Arioc dormait et qu’il n’était pas souhaitable de le déranger ; pendant ce temps, la moitié de mes hommes étaient en train de le chercher. Cela me fait de la peine de mentir au Coronal, Calintane.
— Le Pontife est véritablement en train de dormir dans ses appartements en ce moment, dis-je.
— Oui. Oui. Et il y restera, je pense.
— Je ferai tous mes efforts pour cela.
— Ce n’est pas ce que je veux dire, fit Guadeoom. Le Pontife Arioc a manifestement perdu l’esprit. Il rampe dans des conduits de linge sale, il erre dans la ville en pleine nuit, il se pare d’atours féminins… Il ne s’agit plus d’excentricités, Calintane. Dès que nous serons débarrassés du problème de la nouvelle Dame, je vais proposer de l’enfermer à titre définitif et sous bonne garde dans ses appartements – pour sa propre sauvegarde, Calintane, pour sa propre sauvegarde – et de confier les tâches pontificales à une régence. Il y a un précédent. J’ai consulté les annales. Quand Barhold était Pontife, il a été atteint de paludisme et a eu le cerveau dérangé et…
— Monseigneur, dis-je, je ne crois pas que le Pontife soit fou.
Les traits de Guadeloom se rembrunirent.
— Alors comment pouvez-vous définir quelqu’un qui se conduit comme il le fait ?
— Ce sont les actes d’un homme qui a été monarque trop longtemps et dont l’âme se rebelle contre tout ce qu’il doit continuer à supporter. Mais j’ai appris à bien le connaître et je me permettrais de dire que ce qu’il exprime par ces frasques est un tourment de l’âme et non une folie de quelque sorte que ce soit.
C’était un discours éloquent et, à mon humble avis, courageux, car je n’étais qu’un conseiller subalterne et Guadeloom était à ce moment-là le troisième personnage du royaume, après Arioc et lord Struin. Mais il vient un moment où il faut renoncer à la diplomatie, à l’ambition et à la rouerie et dire la vérité sans fard ; et l’idée d’enfermer le malheureux Pontife comme un dément ordinaire, alors qu’il souffrait déjà affreusement de sa claustration dans le Labyrinthe, cette idée m’horrifiait. Guadeloom garda le silence pendant un long moment et je suppose que j’aurais dû être effrayé et me demander si j’allais être totalement relevé de mes fonctions ou simplement relégué dans les services des archives pour passer le reste de ma vie à brasser de la paperasse, mais je demeurai calme, profondément calme, en attendant sa réponse.
On frappa à la porte : c’était un messager portant une lettre cachetée avec la grande constellation qui était le sceau personnel du Coronal. Le duc Guadeloom brisa le sceau, prit connaissance du message, le relut, puis le lut une troisième fois, et je n’ai jamais vu un tel air d’incrédulité et d’horreur se peindre sur un visage humain. Ses mains tremblaient ; toute la couleur s’était retirée de son visage.
Il me regarda et dit d’une voix étranglée :
— C’est de la propre main du Coronal qui m’informe que le Pontife a quitté ses appartements et s’est rendu sur la Place des Masques où il a promulgué un décret si stupéfiant que mes lèvres se refusent à former les mots.
Il me tendit le message.
— Venez, dit-il, je pense qu’il faut nous dépêcher de nous rendre à la Place des Masques.
Il sortit en courant et je le suivis, essayant désespérément de déchiffrer le message. Mais l’écriture de lord Struin est irrégulière et difficile à lire, Guadeloom se déplaçait à une vitesse phénoménale, les corridors sont sinueux et mal éclairés ; je ne pus donc déchiffrer çà et là que des fragments du contenu, où il était question d’une proclamation, de la désignation d’une nouvelle Dame, d’une abdication. De quelle abdication pouvait-il s’agir, sinon de celle du Pontife Arioc ? Il m’avait pourtant confié du fond du cœur que ce serait de la lâcheté de tourner le dos au destin qui l’avait choisi pour être une Puissance du royaume.