Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Pas précisément interdit, Votre Majesté, mais la coutume exige…
— Que je reste prisonnier dans le Labyrinthe ?
— Pas du tout prisonnier, Votre Majesté, mais…
— Mais je ne puis que rarement, voire jamais, m’aventurer dans le monde d’en haut ?
Et ainsi de suite. Je dois dire que toute ma sympathie allait à Arioc, mais souviens-toi que je ne suis pas, comme toi, originaire du Labyrinthe mais quelqu’un que ses tâches gouvernementales ont amené ici et qu’il m’arrive parfois de trouver la vie souterraine quelque peu artificielle. Quoi qu’il en soit, Guadeloom réussit à convaincre Sa Majesté qu’un Grand Périple était hors de question. Mais je lisais l’impatience dans les yeux du Pontife.
Ce qu’il advint ensuite fut que Sa Majesté commença à s’esquiver nuitamment pour errer seul dans le Labyrinthe. Nul ne sait combien de fois il le fit avant que nous découvrions ce qui se passait, mais d’étranges rumeurs commencèrent à filtrer, selon lesquelles un personnage masqué ressemblant beaucoup au Pontife avait été vu au petit matin rôdant dans la Cour des Pyramides ou la Salle des Vents. Nous avons considéré tout cela comme des bêtises jusqu’à ce qu’une nuit un laquais s’imagine avoir entendu le Pontife sonner pour l’appeler, entre dans la chambre et trouve la pièce vide. Je crois que tu te souviendras de cette nuit, Silimoor, parce que je la passais avec toi et que quelqu’un de la suite de Guadeloom est venu me chercher et m’a obligé à le suivre, prétendant qu’une réunion urgente des hauts conseillers avait été décidée et que l’on avait besoin de mes services. Tu étais fort contrariée… furieuse, même. La raison de cette réunion était naturellement la disparition du Pontife, bien que par la suite nous ayons étouffé l’affaire en prétendant qu’il s’agissait d’une discussion à propos du raz de marée qui avait dévasté une grande partie de Stoienzar.
Nous découvrîmes Arioc vers quatre heures du matin. Il était dans l’Arène – tu sais, ce ridicule espace vide que le Pontife Dizimaule a fait construire, l’une de ses lubies à lui –, assis en tailleur dans un coin, chantant et s’accompagnant au zootibar devant un auditoire de cinq ou six garçonnets déguenillés. Nous l’avons ramené dans ses appartements. Quelques semaines plus tard, il sortit de nouveau et réussit à atteindre la Cour des Colonnes. Guadeloom en discuta avec lui : Arioc affirmait qu’il était important pour un monarque de se mêler à son peuple et d’entendre ses doléances et il cita des précédents remontant jusqu’aux rois de la Vieille Terre. Guadeloom commença tranquillement à poster des sentinelles dans les appartements royaux, soi-disant pour en interdire l’accès à des assassins – mais qui assassinerait un Pontife ? Les gardes étaient là pour empêcher Arioc de sortir. Mais bien qu’excentrique, le Pontife est loin d’être bête, et malgré les gardes, il nous faussa compagnie à deux autres reprises dans les deux mois suivants. Cela commençait à devenir un problème crucial. Et s’il disparaissait pendant une semaine ? Et s’il sortait entièrement du Labyrinthe et allait se promener dans le désert ?
— Puisqu’il semble que nous ne pouvons pas l’empêcher d’errer, dis-je à Guadeloom, pourquoi ne pas lui donner un compagnon, quelqu’un qui le suivra dans ses aventures et veillera en même temps à ce qu’il ne lui arrive pas de mal ?
— C’est une excellente idée, répondit le duc, et je vous nomme à ce poste. Le Pontife vous aime bien, Calintane. Et vous êtes assez jeune et assez agile d’esprit pour le sortir de toute situation délicate dans laquelle il se mettrait.
Cela se passait il y a six semaines, Silimoor. Tu te souviendras sûrement que j’ai brusquement cessé de passer mes nuits avec toi à cette époque, alléguant un accroissement de mes responsabilités à la cour, et c’est ainsi qu’a commencé mon éloignement. Je ne pouvais pas te dire quelle était la tâche qui occupait mes nuits et il ne me restait plus qu’à espérer que tu ne me soupçonnais pas d’avoir reporté mon affection sur une autre. Mais je peux maintenant te révéler que j’étais contraint de m’installer à proximité de la chambre du Pontife et de l’accompagner toutes les nuits ; que je commençais à grappiller des heures de sommeil dans la journée ; et qu’à force de ruse, je suis devenu le compagnon d’Arioc dans ses balades nocturnes.
C’était très éprouvant. J’étais, en réalité, le gardien du Pontife, et nous le savions tous deux, mais je devais prendre soin de ne pas souligner ce fait en lui imposant exagérément ma volonté. Pourtant il me fallait le protéger de camarades trop brutaux et d’expéditions risquées. Il y a des gredins, il y a des querelleurs, il y a des têtes brûlées ; personne ne ferait sciemment de mal au Pontife, mais il pouvait facilement tomber par hasard sur deux individus qui se voulaient du mal. Durant mes rares moments de sommeil, je demandais conseil à la Dame de l’Ile – qu’elle repose dans le sein du Divin ! – et elle m’est apparue dans un message et m’a dit que je devais devenir l’ami du Pontife si je n’avais pas l’intention d’être son geôlier. Quelle chance nous avons d’avoir dans nos rêves les conseils d’une mère si bienveillante ! Et c’est ainsi que j’ai osé proposer à Arioc un certain nombre de ses aventures.
— Venez, sortons ce soir, lui disais-je.
Ce qui eût glacé le sang de Guadeloom s’il l’avait su. C’est moi qui ai eu l’idée d’emmener le Pontife dans les niveaux publics du Labyrinthe pour faire la tournée des tavernes – masqués, bien entendu, pour n’avoir aucune chance d’être reconnus. Je le menai dans de mystérieuses ruelles où officiaient des joueurs connus de moi, qui ne présentaient pas de menace. Et c’est moi qui, la nuit où nous nous montrâmes le plus audacieux, l’ai guidé à l’extérieur de l’enceinte du Labyrinthe. Je savais que c’était son désir le plus cher et lui-même craignait de l’entreprendre, alors je le lui ai proposé, comme un présent secret, et nous avons emprunté pour monter le corridor privé et royal qui débouche à l’Entrée des Eaux. Nous nous sommes arrêtés ensemble si près du Glayge que nous pouvions sentir l’air frais qui souffle depuis le Mont du Château et nous avons levé les yeux vers le firmament étoilé.
— Je ne suis pas sorti depuis six ans, dit le Pontife.
Il tremblait et je pense qu’il pleurait derrière son masque ; et moi qui n’avais pas vu non plus les étoiles depuis beaucoup trop longtemps, j’étais presque aussi profondément ému. Il me les montrait du doigt, disant de l’une que c’était l’étoile de la planète d’où venaient les Ghayrogs, d’une autre que c’était l’étoile des Hjorts et d’une autre encore, insignifiant petit point lumineux, qu’il s’agissait ni plus ni moins du soleil de la Vieille Terre. Ce dont je doutais, puisqu’on m’avait appris autre chose à l’école, mais il avait l’air tellement transporté de joie que je ne pouvais le contredire. Puis il se tourna vers moi, m’agrippa le bras et me dit à voix basse :
— Calintane, je suis le souverain suprême de tout ce monde colossal et je ne suis rien du tout, un esclave, un prisonnier. Je donnerais tout pour échapper à ce Labyrinthe et passer les dernières années de ma vie en liberté sous les étoiles.
— Alors, pourquoi ne pas abdiquer ? suggérai-je, stupéfiait de ma propre audace.
— Ce serait de la lâcheté, répondit-il en souriant. Je suis l’élu du Divin, comment puis-je rejeter cette charge ? Je suis destiné à être une Puissance de Majipoor jusqu’à la fin de mes jours. Mais il doit y avoir un moyen pour moi d’échapper à cette misère souterraine.
Et je compris que le Pontife n’était ni fou, ni mauvais, ni fantasque, mais qu’il regrettait la nuit, les montagnes et les lunes, les arbres et les cours d’eau de ce monde qu’il avait été obligé d’abandonner pour supporter le poids du gouvernement.