Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
— « Allons ! » fit Roy, « si vous êtes de bonne foi, vous serez bien forcé d’en convenir avec moi : le moment n’est pas mal choisi pour vider cette vieille querelle, et relever enfin l’honneur national ! »
— « L’honneur national ! » grogna Studler, hors de lui.
La porte s’ouvrit et Jousselin entra.
— « Vous discutez toujours ? » fit-il, avec lassitude.
(Lui, il était en blouse. Il ne se faisait pas plus d’illusions que les autres ; il savait que, dans vingt et un jours, il ne serait sans doute plus là pour constater le résultat des ensemencements auxquels il venait de consacrer sa matinée ; mais il se faisait un devoir de travailler comme si de rien n’était. — « D’abord, ça empêche de penser », avait-il dit à Antoine, avec un triste sourire au fond de ses yeux gris.)
— « Partout le même refrain imbécile ! » lui cria Studler, en haussant les épaules. « Ici, l’honneur français ! Là-bas, l’amour-propre de l’Autriche ! En Russie, le prestige slave à défendre dans les Balkans… Comme s’il n’y avait pas mille fois plus d’“honneur” à assurer la paix des peuples, même en reconnaissant qu’on s’est trop avancé, qu’à déchaîner un massacre général ! »
Il enrageait de voir les nationalistes revendiquer toujours pour eux seuls le monopole de la noblesse, du désintéressement, des vertus héroïques, lui qui, sans adhérer à aucun parti, n’ignorait cependant pas combien les militants révolutionnaires, acharnés, dans toutes les capitales, à lutter contre les forces de guerre, avaient, plus que quiconque, le sens de la grandeur et de l’abnégation, la volonté de se dépasser pour un idéal difficile, la ferveur et la force d’âme qui font les héros.
Il ne regardait ni Jousselin, ni Roy ; son œil de prophète avait un éclat fixe et concentré.
— « L’honneur national ! » grommela-t-il, de nouveau. « Tous les grands mots sont déjà mobilisés, pour endormir les consciences !… Il faut bien masquer l’absurdité de tout ça, empêcher tout sursaut de bon sens ! Honneur ! Patrie ! Civilisation !… Et derrière ces miroirs à alouettes, qu’est-ce qu’il y a ? Des intérêts industriels, des compétitions de marchés, des combines de politiciens et d’hommes d’affaires, l’insatiable cupidité des classes dirigeantes de tous les pays ! Absurde ! Sauvegarder la civilisation ? Par les pires actes de sauvagerie ? en déchaînant les instincts les plus bas ?… Défendre la cause du Droit et de la Justice ? Par l’assassinat anonyme ? en faisant le coup de feu sur des pauvres types qui ne nous veulent aucun mal, et qu’on aura, eux aussi, décidés à marcher contre nous, à l’aide des mêmes boniments ? Absurde ! Absurde ! »
— « Bravo, Calife ! » lança Roy, dédaigneusement.
— « Allons, allons », fit Jousselin avec douceur, en lui posant la main sur l’épaule.
Il avait pour le petit Manuel Roy, leur benjamin, les mêmes sentiments qu’Antoine. Il l’aimait, sans bien démêler pourquoi. Pour son courage tranquille, pour sa généreuse naïveté. Dans ce guerrier plein d’impatience et si simplement prêt au sacrifice, il apercevait une beauté, à laquelle lui, justement, homme de laboratoire et de spéculation dans l’absolu, ne pouvait pas être insensible. Il respectait, en Roy, cet idéal de pureté, cette foi ingénue dans la régénération par la guerre — qui allaient sans doute être payés avec du sang…
— « L’honneur… », murmura-t-il. « Je crois que c’est une grande faute d’avoir laissé des valeurs morales s’introduire là où elles n’ont pas de sens : dans la lutte économique qui divise les États… Ça fausse, ça empoisonne tout. Ça paralyse toute transaction réaliste. Ça déguise en conflits sentimentaux, idéologiques, en guerres de religions, ce qui ne devrait être, et n’est rien de plus, qu’une concurrence entre des firmes commerciales ! »
— « Caillaux, en 1911, l’avait bien compris », observa fougueusement le Calife. « Sans lui… »
Roy, agressif, lui coupa la parole :
— « Vous préféreriez sans doute voir votre Caillaux aux Affaires étrangères que de le voir en cour d’assises ?… »
— « Certes, s’il était resté au pouvoir, croyez bien, mon petit, que nous n’en serions pas où nous en sommes !… Sans lui, la guerre générale, cet heureux événement dont l’approche semble combler d’aise vos amis et vous, serait, pour le bonheur des peuples, arrivée trois ans plus tôt !… Il ne parlait pas d’honneur national, lui : il parlait affaires ; il se cramponnait, envers et contre tous, au plan positif, au plan des intérêts en jeu !… Grâce à quoi, il a pu éviter le pire ! »
Jousselin vit un mauvais regard s’allumer dans les yeux de Roy. Il se hâta d’intervenir :
— « Je crois aussi que, sur ce plan-là, pour peu qu’on s’y tienne obstinément, il n’y a pas d’antagonismes qui ne puissent être résolus par des arrangements diplomatiques, par de réciproques concessions. Les intérêts transigent plus facilement que les sentiments !… Je crois, moi aussi, qu’un Caillaux… Et, si la guerre a lieu, il est fort probable que les historiens, qui ont bien su faire un sort au nez de Cléopâtre, sauront aussi, parmi la complexité des causes du conflit, donner son importance au fatal coup de revolver du Figaro… »
Roy partit d’un éclat de rire assuré :
— « Je préfère ne pas vous répondre », dit-il gaiement, « et laisser ce soin à l’avenir ! »
LVIII
— « Allons avec eux », avait dit Jacques à Jenny.
Ils étaient une dizaine qui s’étaient retrouvés au Café du Croissant pour s’en aller ensemble à Montrouge, où devait parler Max Bastien.
(Dans tous les arrondissements, ce soir, — à Grenelle, à Vaugirard, aux Batignolles, à la Villette, — les sections socialistes tenaient de petits meetings. À la Bellevilloise, Vaillant avait annoncé qu’il prendrait la parole ; on s’attendait à des bagarres. Au quartier Latin, les étudiants avaient organisé un rassemblement à Bullier.)
Ils avaient pris l’autobus jusqu’au Châtelet, le tramway jusqu’à la porte d’Orléans ; puis un autre tramway jusqu’à la place de l’Église. Là, il avait fallu descendre, et gagner à pied, par les rues populeuses, le théâtre désaffecté où avait lieu la réunion.
La soirée était étouffante ; l’air des faubourgs, empuanti. Toute la population, après manger, était dehors, désœuvrée, inquiète. Dans les grandes artères retentissaient les cris des vendeurs de journaux, qui colportaient dans la banlieue les éditions du soir.
Jenny chancelait sur les pavés de ces vieilles rues. Elle était fatiguée. Le poids de son voile de crêpe, l’odeur de teinture qui s’en dégageait à la chaleur, lui donnaient un commencement de migraine. Elle se sentait dépaysée, dans ses vêtements de deuil, parmi ces hommes dont la plupart étaient en tenue de travail ; d’instinct, elle avait retiré ses gants.
Jacques, qui marchait à côté d’elle, s’apercevait bien qu’elle avait peine à suivre ; il hésitait à lui donner le bras ; devant ses amis, il la traitait en camarade. Il lui jetait de temps à autre un coup d’œil encourageant, tout en causant avec Stefany des dernières nouvelles parvenues à l’Humanité.
Stefany fondait son optimisme sur l’agitation ouvrière, qui, selon lui, était en recrudescence. Les protestations publiques se multipliaient. Il y avait le manifeste du Parti socialiste, celui du Groupe socialiste parlementaire, celui de la Confédération générale du Travail, celui de la fédération de la Seine, celui du Bureau interfédéral de la Libre Pensée.
— « Partout on se démène, partout on menace ! » affirmait-il ; et ses yeux de jais étincelaient d’espoir.