Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Antoine, maintenant, l’écoutait attentivement. Il venait de prendre la détermination de rompre pour toujours sa liaison avec Anne.
Cela s’était-il vraiment décidé, là, en ces quelques minutes ? Ou bien, depuis longtemps déjà, cette résolution extrême était-elle prise dans la pénombre de sa volonté ? Pouvait-on même appeler résolution, cette soumission immédiate et sans débat, à une nécessité devenue soudainement urgente, impérieuse, irrésistible ?… S’il avait eu le loisir de l’analyser, sans doute eût-il pensé que son obstination, durant ces derniers jours, à éviter les téléphonages d’Anne, à se dérober aux rendez-vous successifs qu’elle lui avait fait proposer par Léon, dissimulait déjà un secret, un inconscient désir de rompre. Il eût même dû s’avouer, bien que la politique ne parût avoir aucun rôle à jouer en cette affaire, que le drame où se débattait l’Europe n’était pas étranger à ce détachement : comme si la liaison avec cette femme n’eût plus été à la mesure de certains sentiments nouveaux, à l’échelle des événements qui perturbaient le monde.
Quoi qu’il en fût, ce qui venait de hâter cette rupture, et d’en faire, presque à son insu, une chose définitive, consommée, c’était la présence de Simon dans son cabinet. Il lui avait été intolérable de se trouver, chez lui, face à face avec cet homme mystifié ; d’accueillir, avec un visage hypocritement loyal, cette considération, cette confiance ; et de voir cet homme, ignorant tout du sort qui lui était fait, s’adresser à lui comme à un ami sûr. Il s’était dit, confusément : « Ça ne va pas… Ça ne peut pas être… La vie ne doit pas être ça… Moi d’abord, oui : mon agrément, mon plaisir… Mais, derrière, il y a des êtres engagés, des destinées qu’il est monstrueux de sacrifier à la légère… C’est à cause de gens comme moi, d’existences comme la mienne, d’actes comme celui-là, que le désordre, et le mensonge, et l’injustice, et la souffrance morale, sont installés dans le monde… »
Chose curieuse, depuis la seconde où il s’était déclaré, à lui-même, sur un certain ton irrévocable : « Anne et moi, c’est fini », tout lui semblait magiquement rentré dans l’ombre. Oui, vraiment, c’était comme si rien n’avait eu lieu. Il pouvait, sans malaise aucun, regarder Battaincourt dans les yeux, lui sourire, lui prodiguer ses encouragements, ses conseils. Quand Simon, timide comme un écolier, balbutia, en se levant : « Je crois que j’ai dépassé mes dix minutes », Antoine lui toucha affectueusement l’épaule, en riant. Il le raccompagna, en bavardant, jusqu’à l’escalier. Il promit même d’aller à Berck, la semaine suivante. (Il avait, un instant, oublié tout, jusqu’à la guerre… Il y resongea soudain. Et l’idée lui vint que l’imminence du cataclysme qui menaçait de bouleverser toutes les valeurs courantes, l’aidait sans doute à accepter d’un cœur serein l’insolite de ce tête-à-tête. « Dans un mois, nous serons peut-être tués, tous les deux », se dit-il. « Que pèse tout le reste, auprès de ça ?… »)
— « Le train de huit heures trente vous met à Rang vers onze heures, et à Berck pour déjeuner », précisait déjà Simon, tout rasséréné.
— « Sauf imprévu… », stipula Antoine.
Le visage du jeune homme pâlit et se contracta. Il pressa un instant son poing contre ses lèvres. Une détresse poignante élargissait son regard. Antoine perçut distinctement que, à cette minute-là, le fils du vieux huguenot, du colonel comte de Battaincourt, tremblait devant son devoir de soldat.
— « Que deviendrait Huguette, si j’étais mobilisé ? » dit Simon, sans regarder Antoine. « Il lui resterait sa Miss… » À ce moment, les deux hommes, en même temps, et presque de la même façon, pensèrent à Anne.
Battaincourt gagna la porte, en silence. Sur le palier, il se retourna :
— « Vous partez quel jour ? »
— « Le premier… Aide-major d’un bataillon d’infanterie… Au 54e, à Compiègne… Et vous ? »
— « Le troisième… Maréchal des logis… À Verdun, 4e hussards. ».
Ils se serrèrent la main, fraternellement. Puis, après un dernier geste amical, Antoine referma doucement la porte.
Il demeura un instant, debout, immobile, le regard perdu sur le tapis. Une vision aiguë s’imposait à lui : Simon de Battaincourt, déguisé en « margis » de hussards, galopant sous le feu, à la tête de son peloton, dans une plaine d’Alsace…
La sonnerie du téléphone, brutale, le redressa.
« C’est peut-être elle », se dit-il. Il souriait durement. Une envie le prit de sauter sur l’appareil, d’en finir tout de suite.
Au bout du couloir, Léon avait décroché le récepteur :
— « Oui… Vendredi, 7 août ? Très bien… Trois heures… De la part du professeur Jeantet ?… Entendu, Monsieur, je vais inscrire… »
Antoine descendait l’escalier, en feuilletant son agenda, lorsque, sur le palier du premier étage, un bruit de voix connues, lui fit lever la tête. Il poussa la porte, et se dirigea vers la pièce réservée aux archives.
Studler et Roy, assis, discutaient. Ils n’avaient pas leurs blouses blanches. Autour d’eux, les journaux du jour étaient éparpillés sur les tables, les sièges.
— « Alors, mes enfants, c’est comme ça qu’on travaille ? »
Studler, sombre, haussa les épaules.
Roy se leva, sourit, et regarda Antoine, d’un air interrogateur :
— « Vous avez vu Rumelles, Patron ? »
— « Oui. Les nouvelles de Paris-Midi sont fausses. Le gouvernement a démenti. Mais tout va de plus en plus mal… » Après une pause, il ajouta laconiquement : « On tourne en rond au bord du gouffre… »
Studler grommela :
— « Et l’Allemagne se prépare !… »
— « Nous aussi, heureusement », fit Roy.
Il y eut un silence.
— « Les dernières chances de paix sont entre les mains de la classe ouvrière », soupira Studler. « Mais elle n’en aura conscience que lorsqu’il sera trop tard… Il y a, dans le peuple, à l’égard de la guerre, une espèce de fatalisme affreux… Ça s’explique, d’ailleurs : dès l’école, les gosses ont l’esprit faussé — par la façon dont on leur parle des guerres anciennes, de la gloire, du drapeau, de la Patrie… — par le prestige qu’on donne aux défilés de troupes, aux parades militaires… — et ensuite, par le service obligatoire… Nous payons cher, aujourd’hui, ces insanités ! »
Roy écoutait, narquois.
Antoine avait repris son agenda et l’examinait avec attention.
— « Au revoir », dit-il brusquement, en remettant son chapeau. « Je n’aurai jamais fini mes visites… À ce soir ! »
Les deux hommes restèrent seuls. Roy vint se planter devant le Calife :
— « Puisque, un jour ou l’autre, il fallait bien qu’on “y aille”, avouez du moins que ça ne s’annonce pas trop mal ! »
— « Ah, taisez-vous, mon petit ! »
— « Mais non… Réfléchissez, pour une fois, sans parti pris !… Nous sommes, à tout prendre, en assez bonne posture… La France a le plus grand intérêt à ce que la guerre éclate d’abord entre la Russie et l’Allemagne : ça nous assure le concours des Russes — et ça nous laisse le rôle de soutien, qui est toujours le plus favorable… D’autre part, nous avons eu le temps — je veux l’espérer — de préparer en douce notre mobilisation, sans avoir essuyé cette fameuse attaque brusquée qui était la terreur de notre état-major. Tout ça augmente nos chances… »
Studler le regardait en silence.