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L'Homme aux cercles bleus

Электронная книга - «L'Homme aux cercles bleus». Краткое содержание книги:

« Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? » Ça amuse les Parisiens. Depuis quatre mois, cette phrase accompagne les cercles qui surgissent à la nuit, tracés en bleu sur les trottoirs de la ville. Le phénomène fait les délices des journalistes et de quelques psychiatres qui théorisent.
Le commissaire Adamsberg, lui, ne rit pas. Ces cercles et leur contenu hétéroclite « suintent » la cruauté. Il le sait, il le sent : bientôt, de l’anodin saugrenu on passera au tragique.
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— On est vendredi. Ce qu’il y a de presque certain, c’est qu’il n’y aura rien ce week-end. J’ai l’impression que l’homme aux cercles ne bouge pas le samedi ni le dimanche. Une organisation très régulière. Si l’assassin est un autre homme que lui, il devra attendre de nouveaux cercles. Pour la forme, qu’est-ce que donne l’alibi de Reyer pour cette nuit ?

— Toujours pareil. Il dormait. Aucun témoin. Tout le monde dormait dans la maison. Et il n’y a pas de concierge pour capter leurs éventuelles allées et venues. Il y a de moins en moins de concierges, c’est dramatique pour nous.

— Mathilde Forestier m’a appelé tout à l’heure. Elle avait appris le meurtre par la radio, et elle avait l’air ébranlée.

— À voir, dit Danglard.

*

Et il n’y eut plus rien pendant plusieurs jours. Adamsberg remit dans son lit la voisine d’en dessous, Danglard reprit ses poses lasses de fin d’après-midi de juin. Seule la presse s’agitait. Maintenant, une bonne dizaine de journalistes se relayaient sur le trottoir.

Mercredi, Danglard fut le premier à perdre patience.

— Il nous tient, gronda-t-il. On ne peut rien faire, rien trouver, rien prouver. On est là, languissants, et on attend qu’il nous invente quelque chose. On ne sait rien faire d’autre qu’attendre un nouveau cercle. C’est insupportable. Pour moi, c’est insupportable, précisa-t-il après avoir jeté un regard à Adamsberg.

— Demain, dit Adamsberg.

— Demain quoi ?

— Demain matin, il y aura un nouveau cercle, Danglard.

— Vous n’êtes pas devin.

— On ne va pas revenir là-dessus, on en a déjà parlé tous les deux. L’homme aux cercles a un projet. Et comme dit Vercors-Laury, il a besoin d’exhiber ses pensées. Il ne laissera pas passer la semaine entière sans se manifester. D’autant que la presse ne parle plus que de lui. S’il cercle cette nuit, Danglard, il faut craindre un nouveau meurtre dans la nuit suivante, dans la nuit de jeudi à vendredi. Cette fois il faudra augmenter tous les effectifs de ronde, au moins dans le 5e, le 6e et le 14e arrondissement.

— Pourquoi ? Le meurtrier n’est pas obligé de se précipiter. Il ne l’a jamais fait jusqu’ici.

— Maintenant, c’est différent. Comprenez-moi, Danglard : si l’homme aux cercles est le tueur, et s’il recommence à cercler, c’est qu’il a l’intention d’assassiner à nouveau. Mais il sait qu’il doit faire vite à présent. Trois témoins l’ont déjà décrit, sans compter Mathilde Forestier. On pourra bientôt constituer un portrait-robot. Il est au courant par les journaux. Il sait bien qu’il ne peut pas continuer comme ça très longtemps. Ses méthodes sont trop risquées. Alors, s’il veut achever ce qu’il a commencé, il ne peut plus traîner.

— Et si le meurtrier n’est pas l’homme aux cercles ?

— Ça ne change rien. Il ne peut pas compter non plus sur la durée. Son homme aux cercles, apeuré par les deux crimes, peut cesser ses jeux plus tôt que prévu. Il devra donc se précipiter avant que le maniaque ne s’arrête.

— Possible, dit Danglard.

— Très possible, mon vieux.

Danglard s’agita toute la nuit. Comment Adamsberg pouvait-il attendre avec tant de nonchalance et comment s’autorisait-il à prévoir ? On n’avait jamais l’impression qu’il se servait des faits. Il lisait tous les dossiers qu’il lui avait constitués sur les victimes et les suspects, mais c’est à peine s’il les commentait. Il suivait on ne sait quel vent. Pourquoi avait-il l’air de trouver important que la deuxième victime soit un homme ? Parce que ça permettait d’éliminer l’hypothèse de crimes sexuels ?

Ce n’était pas une surprise pour Danglard. Il pensait depuis longtemps que quelqu’un se servait de l’homme aux cercles dans un but précis. Mais ni le meurtre de Châtelain ni celui de Pontieux ne semblaient profitables à quiconque. Ils ne semblaient servir qu’à accréditer l’idée d’une « série maniaque ». Est-ce pour cela qu’il fallait s’attendre à une nouvelle tuerie ? Mais pourquoi Adamsberg continuait-il à ne penser qu’à l’homme aux cercles ? Et pourquoi l’avait-il appelé « mon vieux » ? Rompu de se retourner cent fois dans son lit, et crevant de chaud, Danglard pensa à se lever pour aller se rafraîchir à la cuisine avec le fond de la bouteille. Il faisait attention devant les gosses à souvent laisser un fond dans la bouteille. Mais Ariette s’apercevrait demain qu’il avait éclusé dans la nuit. Bon, ce ne serait pas la première fois. Elle dirait en faisant la moue : « Adrien — elle l’appelait souvent Adrien —, Adrien, t’es un saligaud. » Mais il hésitait surtout parce que boire la nuit lui fichait un mal au crâne infernal au réveil, lui décortiquait les cheveux et lui démontait les articulations, et il devait absolument être d’aplomb demain matin. Au cas où il y aurait un nouveau cercle. Et pour organiser les rondes de la nuit suivante, de la nuit du crime. C’était agaçant de se laisser faire de la sorte par les convictions enfumées d’Adamsberg, mais c’était plus agréable, tout compte fait, que de lutter contre.

Et l’homme cercla. À l’autre bout de Paris, dans la petite rue Marietta-Martin, dans le 16e arrondissement. Le commissariat mit quelque temps à les prévenir. Ils n’étaient pas bien au courant, le secteur n’ayant jamais eu jusqu’ici à souffrir des cercles bleus.

— Pourquoi ce nouveau quartier ? demanda Danglard.

— Pour nous montrer, après avoir écumé les environs du Panthéon, qu’il n’est pas assez borné pour avoir des a priori, et que meurtre ou pas meurtre, il garde sa liberté et son pouvoir sur tout le territoire de la capitale. Quelque chose comme ça, murmura Adamsberg.

— Ça nous balade, dit Danglard, un doigt enfoncé sur son front.

Cette nuit, il n’avait pas tenu le coup, et il avait fini la bouteille et même commencé une autre. La barre en plomb qui cognait maintenant dans son front lui faisait presque perdre la vue. Et ce qui l’inquiétait le plus, c’est qu’Ariette ne lui avait rien dit au petit déjeuner. Mais Ariette savait qu’il avait des soucis en ce moment, coincé entre son compte en banque presque vide, cette enquête impossible et le caractère déstabilisant du nouveau commissaire. Peut-être ne voulait-elle pas l’emmerder davantage. Alors c’est qu’elle ne comprenait pas que Danglard aimait quand elle disait : « Adrien, t’es un saligaud. » Parce qu’à ce moment-là, il était sûr d’être aimé. C’était une sensation simple mais néanmoins réelle.

Au milieu du cercle, fait d’un seul élan, il y avait une pomme d’arrosoir en plastique rouge.

— Ça a dû tomber du balcon du dessus, dit Danglard en levant le nez. Elle remonte à l’Antiquité, cette pomme d’arrosoir. Et pourquoi cercler ça, et pas le paquet de cigarettes qui est à deux mètres ?

— Vous connaissez la liste, Danglard. Il prend soin que tous les objets cerclés ne soient pas des objets volants. Jamais un ticket de métro, jamais une feuille ou un mouchoir en papier, ou tout ce que le vent risquerait d’emporter dans la nuit. Il veut être certain que la chose dans le cercle sera bien là au matin. Ce qui donne à penser qu’il s’occupe plus de l’image à donner de lui-même que de la « revitalisation de la chose en soi », comme dirait Vercors-Laury. Sinon, il n’exclurait pas les objets fugaces, qui ont autant d’importance que les autres, du point de vue de la « renaissance métaphorique des trottoirs »… Mais du point de vue de l’homme aux cercles, un rond trouvé vide au matin serait une insulte à sa création.

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