Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
En matière d’abus sexuels, François n’a donc plus l’intention, comme ce fut trop longtemps la ligne de Jean-Paul II et de ses bras droits Angelo Sodano et Stanisław Dziwisz, de fermer les yeux, ou comme ce fut la tendance de Benoît XVI, de faire preuve d’indulgence. C’est en tout cas ce qu’il affirme publiquement.
Son analyse est surtout différente de celle de Joseph Ratzinger et de son adjoint le cardinal Tarcisio Bertone, qui faisaient de cette question un problème intrinsèquement homosexuel. Selon les experts du Vatican et les confidences de deux de ses proches collaborateurs, que j’ai interviewés, le pape François penserait au contraire que la cause profonde des abus sexuels se trouverait dans la « rigidité » de façade qui cache une double vie et, hélas, peut-être aussi, dans le célibat des prêtres. Le saint-père estimerait que les cardinaux et évêques qui couvrent ces abus le feraient moins pour soutenir les pédophiles que parce qu’ils auraient peur. Ils craindraient que leurs inclinations homosexuelles soient dévoilées si un scandale éclatait ou un procès avait lieu. Ainsi, une nouvelle règle de Sodoma, la sixième et l’une des plus essentielles de ce livre, peut être ainsi formulée : Derrière la majorité des affaires d’abus sexuels se trouvent des prêtres et des évêques qui ont protégé les agresseurs en raison de leur propre homosexualité et par peur qu’elle puisse être révélée en cas de scandale. La culture du secret qui était nécessaire pour maintenir le silence sur la forte prévalence de l’homosexualité dans l’Église a permis aux abus sexuels d’être cachés et aux prédateurs d’agir.
Pour toutes ces raisons, François a compris que les abus sexuels ne sont pas un épiphénomène◦– et pas non plus ces « ragots du moment » dont parlait le cardinal Angelo Sodano : c’est la crise la plus grave que l’institution ait à affronter depuis le grand schisme. Le pape anticipe même que l’histoire ne fait que commencer : à l’heure des réseaux sociaux et de Vatileaks, au temps de la libération de la parole et de la juridisation des sociétés modernes – sans parler de l’effet Spotlight –, l’Église devient une tour de Pise qui menace de s’écrouler. Il faut tout reconstruire, tout changer ; ou prendre le risque de voir une religion disparaître. Telle est la philosophie qui sous-tend le synode de 2014.
FRANÇOIS CHOISIT DONC DE PARLER. Il se met à dénoncer – et avec quelle régularité ! –, lors des messes matinales de Sainte-Marthe, de conférences improvisées dans l’avion ou à l’occasion de rendez-vous symboliques, l’hypocrisie des « vies cachées et souvent dissolues » des membres de la curie romaine.
Il a déjà évoqué, je l’ai dit, les quinze « maladies curiales » : sans les nommer, il a pointé les cardinaux et évêques romains atteints d’« alzheimer spirituel » ; il a critiqué leur « schizophrénie existentielle », leur « médisance », leur « corruption » et le train de vie de ces « évêques d’aéroport ». Pour la première fois dans l’histoire de l’Église, les critiques ne viennent plus des ennemis du catholicisme, des pamphlétaires voltairiens et autres « cathophobes » : elles émanent du saint-père en personne. C’est en cela qu’il faut comprendre toute la portée de la « révolution » François.
Le pape veut aussi agir. Il veut « abattre un mur », selon l’expression d’un de ses collaborateurs. Et il va le faire à travers des symboles, des actes et grâce à l’outil du conclave. Il commence par rayer d’un trait de plume de la liste des futurs cardinaux tous les archevêques, nonces et évêques compromis sous Jean-Paul II et Benoît XVI. Le palais de Castel Gandolfo, la résidence d’été du pape où il a eu vent des soirées animées qui s’y seraient déroulées sous Jean-Paul II : il sera ouvert aux touristes et, à terme, vendu.
Sur la question homosexuelle, il entreprend un long travail pédagogique. Il s’agit ici de distinguer de manière nouvelle et fondamentale pour l’Église, d’une part les crimes que sont la pédophilie, les abus ou agressions sur mineurs de moins de quinze ans, ainsi que les actes sans consentement ou dans le cadre d’une situation d’autorité (catéchisme, confession, séminaires, etc.) ; et d’autre part les pratiques homosexuelles légales entre adultes consentants. Il tourne également la page du débat sur le préservatif en mettant l’accent sur « l’obligation de soigner ».
Mais que faire devant la crise des vocations, sans parler de ces centaines de prêtres qui chaque année demandent à être réduits à l’état laïc pour pouvoir se marier ? Ne serait-il pas temps de réfléchir aux enjeux futurs, aux questions laissées trop longtemps en suspens, et sortir de la théorie pour répondre aux situations concrètes ? Tel est le sens du synode. Ce faisant, le pape sait qu’il marche sur des œufs.
— François a bien vu l’obstacle. Par sa fonction, il est en situation de responsabilité. Il gouverne. Donc, il a pris son temps, il a écouté tous les points de vue, m’explique le cardinal Lorenzo Baldisseri.
Les textes qui remontent des épiscopats sont étonnants. Les premiers, rendus publics en Allemagne, en Suisse, en Autriche, sont sans appel pour l’Église. Le catholicisme romain apparaît déconnecté de la vie réelle ; la doctrine n’a plus aucun sens pour des millions de familles recomposées ; les fidèles ne comprennent absolument plus la position de Rome sur la contraception, le préservatif, les unions libres, le célibat des prêtres et, pour une part, l’homosexualité.
Le « cerveau » du synode, le cardinal Walter Kasper, qui suit le débat allemand de près, se réjouit que ses idées soient validées sur le terrain. Est-il trop sûr de lui ? Le pape lui fait-il trop confiance ? Toujours est-il que le texte préparatoire reprend la ligne Kasper et propose de repenser la position de l’Église sur les sacrements aux divorcés et sur l’homosexualité. Le Vatican est maintenant prêt à reconnaître des « qualités » au concubinage des jeunes, aux divorcés-remariés et aux unions civiles homosexuelles. [https://www.bookys-gratuit.org/]
C’est alors qu’il y a eu, selon la formule pudique de Baldisseri, « une réaction ». Rendu public, le texte se retrouve immédiatement sous le feu des critiques de l’aile conservatrice du collège des cardinaux, l’Américain Raymond Burke en tête.
Les traditionalistes sont vent debout contre les documents distribués et certains, comme le cardinal sud-africain Wilfrid Napier, n’hésitent pas à affirmer que, si l’on reconnaissait les personnes en « situation irrégulière », cela déboucherait inévitablement sur la légitimation de la polygamie. D’autres cardinaux africains ou brésiliens mettent en garde le pape, pour des raisons stratégiques, contre tout assouplissement des positions de l’Église à cause de la concurrence des mouvements évangélistes protestants, très conservateurs, et qui ont le vent en poupe.
Tous ces prélats se disent, bien sûr, ouverts au débat et prêts à rajouter des notes de bas de page et des codicilles là où ce serait nécessaire. Mais leur mantra secret n’est autre que la célèbre formule, si souvent citée, du prince de Lampedusa dans Le Guépard : « Il faut que tout change, pour que rien ne change. » François dénoncera d’ailleurs, sans les nommer, les « cœurs empierrés » qui « veulent que tout reste comme avant ».