Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
XLII
Je leur ai dit: �N'ayez point honte de vos haines.� Car ils en avaient condamn� cent mille � mort. Et ceux-l� erraient dans les prisons avec leur plaque sur la poitrine qui les distinguait d'avec les autres comme un b�tail. Je suis venu, me suis empar� des prisons, et cette foule je l'ai fait compara�tre. Et elle ne m'a point paru diff�rente des autres. J'ai �cout�, j'ai entendu et j'ai regard�. Je les ai vus se partager leur pain comme les autres, et se presser, comme les autres, autour des enfants malades. Et les bercer et les veiller. Et je les ai vus, comme les autres, souffrir de la mis�re d'�tre seuls quand ils �taient seuls. Et, comme les autres, pleurer quand celle-l� entre les murs �pais commen�ait d'�prouver envers un autre prisonnier cette pente du c�ur.
Car je me souviens de ce que mes ge�liers me racont�rent. Et je priai que l'on m'amen�t celui qui s'�tait servi de son couteau la veille, tout sanglant de son crime. Et je l'interrogeai moi-m�me. Et je me penchai non sur lui, d�j� pris par la mort, mais sur l'imp�n�trable de l'homme.
Car la vie prend o� elle peut prendre. Au creux humide du rocher se forme la mousse. Condamn�e d'avance, certes, par le premier vent sec du d�sert. Mais elle cache ses graines qui ne mourront point, et qui pr�tendrait inutile cette apparition de verdure?
Donc j'appris de mon prisonnier que l'on s'�tait moqu� de lui. Et il en avait souffert dans sa vanit� et dans son orgueil. Sa vanit� et son orgueil de condamn� � mort�
Et je les ai vus dans le froid qui se pressaient les uns contre les autres. Et ils ressemblaient � toutes les brebis de la terre.
Et je fis compara�tre les juges et je leur demandai: �Pourquoi sont-ils coup�s d'avec le peuple, pourquoi portent-ils sur la poitrine une plaque de condamn�s � mort?�� C'est justice�, me r�pondirent-ils.
Et je songeai:
�Certes, c'est justice. Car la justice selon eux c'est de d�truire l'insolite. Et l'existence des n�gres leur est injustice. Et l'existence de princesses s'ils sont man�uvres. Et l'existence de peintres s'ils ne comprennent point la peinture.�
Et je leur r�pondis:
�Je d�sire qu'il soit juste de les d�livrer. Travaillez � comprendre. Car autrement, s'ils forment les prisons et r�gnent, il leur sera n�cessaire � leur tour de vous enfermer et de vous d�truire, et je ne crois point que l'empire y gagne.�
C'est alors que m'apparut dans son �vidence la folie sanguinaire des id�es, et j'adressai � Dieu cette pri�re:
�As-tu donc �t� fou de les faire croire en leur pauvre balbutiement? Qui leur enseignera non un langage, mais comment se servir d'un langage! Car de cette affreuse promiscuit� des mots, dans un vent de paroles, ils ont tir� l'urgence des tortures. De mots maladroits, incoh�rents ou inefficaces, des engins de torture efficaces sont n�s.�
Mais, dans le m�me temps, cela me paraissait na�f et plein du d�sir de na�tre.
XLIII
Tous ces �v�nements qui ne sont plus v�cus dans leur substance sont faux. Leur gloire est fausse. Comme est faux notre enthousiasme pour ce vainqueur.
Ces nouvelles sont fausses car rien n'en subsiste.
Car l'enseignement doit l'�tre d'un cadre, d'une armature. Non d'un contenu toujours faux.
Je te montrerai comme un grand paysage, lequel peu � peu sortira de la brume dans son ensemble et non de proche en proche. Car ainsi la v�rit� du sculpteur. O� as-tu vu le nez se d�gager, puis le menton, puis l'oreille? La cr�ation est toujours image fournie d'embl�e et non d�duction de proche en proche. Cela est travail de la multitude qui grouille sur l'image cr�atrice et commente et agit et b�tit autour.
XLIV
Me vint le soir que je redescendais de ma montagne sur le versant des g�n�rations nouvelles dont je ne connaissais plus un visage, las d'avance des paroles des hommes et ne trouvant plus dans le bruit de leur charroi ni de leurs enclumes le chant de leurs c�urs � et vid� d'eux comme si je ne connaissais plus leur langue, et indiff�rent � un avenir qui d�sormais ne me concernait plus � port� en terre, me semblait-il. Comme je d�sesp�rais de moi, mur� derri�re ce pesant rempart d'�go�sme (Seigneur, disais-je � Dieu, Tu t'es retir� de moi, c'est pourquoi j'abandonne les hommes) et je me demandais ce qui m'avait d��u dans leur comportement.
Non point sollicit� de briguer d'eux quoi que ce soit. Pourquoi charger de troupeaux nouveaux mes palmeraies? Pourquoi augmenter mon palais de tours nouvelles quand d�j� je tra�nais ma robe de salle en salle comme un navire dans l'�paisseur des mers? Pourquoi nourrir d'autres esclaves quand d�j�, sept ou huit contre chaque porte, ils se tenaient comme les piliers de ma demeure et que je les croisais le long des corridors, effac�s contre les murs par mon passage et le seul bruissement de ma robe? Pourquoi capturer d'autres femmes quand d�j� je les enfermais dans mon silence ayant appris � ne plus �couter afin d'entendre? Car j'avais assist� � leur sommeil, une fois baiss�es les paupi�res et leurs yeux pris dans ce velours� Je les quittais alors plein du d�sir de monter sur la tour la plus haute tremp�e dans les �toiles et recevoir de Dieu le sens de leur sommeil, car alors dorment les criailleries, les pens�es m�diocres, les habilet�s d�gradantes, et les vanit�s qui leur rentrent au c�ur avec le jour, quand il s'agit pour elles exclusivement de l'emporter sur leur compagne et de la d�tr�ner dans mon c�ur. (Mais si j'oubliais leurs paroles, il ne restait qu'un jeu d'oiseau et la douceur des larmes�)
XLV
Le soir que je redescendais de ma montagne sur le versant o� je ne connaissais plus personne, comme un homme d�j� port� en terre par des anges muets, il me vint la consolation de vieillir. Et d'�tre un arbre lourd de ses branches, tout durci d�j� de cornes et de rides, et d�j� comme embaum� par le temps dans le parchemin de mes doigts, et si difficile � blesser, comme d�j� devenu moi-m�me. Et je me disais: �Celui-l� qui est ainsi vieilli, comment le tyran le pourrait-il �pouvanter par l'odeur des supplices, qui est odeur de lait aigre, et, changer en lui quoi que ce soit, puisque sa vie, il la tient toute derri�re lui comme le manteau d�fait qui ne tient plus que par un cordon? Ainsi suis-je d�j� rang� dans la m�moire des hommes. Et nul reniement de ma part n'aurait plus de sens.�
Me vint aussi la consolation d'�tre d�li� de mes entraves, comme si toute cette chair racornie je l'avais �chang�e dans l'invisible ainsi que des ailes. Comme si je me promenais, enfin n� de moi-m�me, en compagnie de cet archange que j'avais tellement cherch�. Comme si, d'abandonner ma vieille enveloppe, je me d�couvrais extraordinairement jeune. Et cette jeunesse n'�tait point faite d'enthousiasme, ni de d�sir, mais d'une extraordinaire s�r�nit�. Cette jeunesse �tait de celles qui abordent l'�ternit�, non de celles qui abordent � l'aube les tumultes de la vie. Elle �tait d'espace et de temps. Il me semblait devenir �ternel d'avoir achev� de devenir.
J'�tais aussi semblable � celui-l� qui a ramass� sur son chemin une jeune fille poignard�e. Il la porte dans ses bras noueux, toute d�faite et abandonn�e comme une charge de ros�s, doucement endormie par un �clair d'acier, et presque souriante d'appuyer son front blanc sur l'�paule ail�e de la mort, mais qui la conduit vers la plaine o� sont les seuls qui la gu�riront.
�Merveilleuse endormie que je remplirai de ma vie, car je ne m'int�resse plus ni aux vanit�s, ni aux col�res, ni aux pr�tentions des hommes, ni aux biens qui me peuvent �choir, ni aux maux qui me peuvent frapper, mais � cela seul en quoi je m'�change, et voici que portant ma charge vers les gu�risseurs de la plaine je deviendrai lumi�re des yeux, m�che de cheveux sur un front pur, et si, l'ayant gu�rie, je lui enseigne la pri�re, l'�me parfaite la fera tenir toute droite comme une tige de fleur bien soutenue par ses racines��