Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Ah! vieillesse de l'homme. Sans doute je ne reconnais rien sur l'autre versant de ma montagne. Le c�ur plein de mon ami mort. Et, consid�rant les villages d'un �il d'abord s�ch� par le deuil, attendant d'�tre, comme par une mar�e, repris par l'amour.
XXXIV
Je consid�rais de nouveau cette ville qui s'allumait dans le soir. Un visage blanc parfois bleui, avec ses lumi�res en couv�e, allumant par-dedans les demeures. Et la structure de ses rues. Et son silence qui commen�ait car il se faisait en elle le silence qui vient aux roches sous-marines. Et comme j'admirais le dessin des rues et des places et �a et l� ces temples comme des greniers spirituels, et tout autour ce v�tement sombre de la colline, il me vint l'image cependant, malgr� la chair dont elle �tait pleine, d'une plante s�ch�e, coup�e de ses racines. Il me vint l'image de greniers vides. Il n'y avait plus l� un �tre vivant dont chaque part r�sonn�t sur l'autre, il n'y avait plus un c�ur nouant le sang pour le d�verser dans toute la substance, il n'y avait plus une chair unique capable de se r�jouir ensemble aux jours de f�te, capable de former un chant unique. Il n'y avait plus que des parasites install�s dans les coquillages d'autrui, vaquant chacun dans sa prison et ne collaborant point. Il n'y avait plus une ville mais une �corce de ville remplie de morts qui croyaient vivre. Je me disais:
�Voil� un arbre qui va s�cher. Voil� un fruit qui va pourrir. Voil� le cadavre d'une tortue sous son �caille.� Et il m'est apparu que ma ville, il fallait la gonfler de nouveau de s�ve. Il fallait rattacher au tronc nourricier toutes ces branches. Il fallait remplir les greniers et les citernes de leurs provisions de silence. Et il fallait que ce f�t moi: sinon qui aimerait les hommes?
XXXV
Ainsi de la musique que j'�coutais. Et qu'ils ne pouvaient comprendre. Et me vint ce simple litige. Car ou bien tu leur fais �couter des chants qu'ils comprennent � et ils ne progressent point � ou tu leur enseignes une science qu'ils comprennent � et ils n'y gagnent rien. Ou tu les enfermes dans des usages qui sont les leurs depuis mille ans, et il n'y a point l�, en eux, arbre qui grandit �laborant ses fruits et ses fleurs nouvelles � mais en revanche calme dans la pri�re, sagesse et sommeil en Dieu � ou bien, � l'oppos�, marchant vers l'avenir, tu les bouscules et les bouleverses et les forces de d�m�nager de leurs coutumes, et tu ne conduis bient�t plus qu'un troupeau d'�migrants qui s'est vid� de patrimoine. Une arm�e qui campe toujours mais n'assoit jamais ses assises.
Mais toute ascension est douloureuse. Toute mue est souffrance. Et je ne p�n�tre point cette musique si d'abord je n'en ai souffert. Car elle n'est sans doute que le fruit m�me de ma souffrance et je ne crois point en ceux-l� qui se r�jouissent des provisions amass�es par autrui. Je ne crois point qu'il suffise de plonger les enfants des hommes dans le concert et le po�me et le discours pour leur accorder la b�atitude et la grande ivresse de l'amour. Car l'homme certes est facult� d'amour mais il l'est aussi de souffrance. Et d'ennui. Et de maussade mauvaise humeur comme d'un ciel pluvieux. Et m�me chez ceux-l� qui sauraient go�ter le po�me il n'est point que joie du po�me, car autrement jamais ils ne para�traient tristes. Ils s'enfermeraient dans le po�me et jubileraient. Et l'humanit� s'enfermerait dans le po�me et jubilerait sans avoir plus rien � cr�er. Mais l'homme est ainsi fait qu'il ne se r�jouit que de ce qu'il forme. Et qu'il lui a fallu, pour le go�ter, faire l'ascension du po�me. Mais de m�me que le paysage d�couvert du sommet des montagnes s'use vite dans le c�ur et qu'il n'a de sens que s'il est une construction de la fatigue, une disposition des muscles, et que bient�t, une fois repos� et avide de marche, le m�me paysage te fait b�iller et n'a plus rien � te livrer, ainsi du po�me qui n'est point n� de ton effort. Car le po�me m�me de l'autre n'est que le fruit de ton effort, de ton ascension int�rieure, et les greniers ne forment que des s�dentaires qui n'ont point qualit� d'homme. Je ne dispose point de l'amour comme d'une r�serve: il est d'abord exercice de mon c�ur. Et je ne m'�tonne point qu'il en soit tant qui ne comprennent pas le domaine, le temple, ou le po�me ou la musique et, s'asseyant devant, disent: �Qu'y a-t-il l� sinon disparate plus ou moins riche? Et rien qui m�rite de me gouverner.� Ceux-l�, comme ils disent, sont raisonnables, sceptiques et pleins de l'ironie qui n'est point de l'homme mais du cancre. Car l'amour ne t'est point donn� comme un cadeau par ce visage, de m�me que la s�r�nit� n'est point le fait du paysage mais de ton ascension vaincue. Mais de la montagne domin�e. Mais de ton �tablissement dans le ciel.
Ainsi de l'amour. Car l'illusion est qu'il se rencontre quand il s'apprend. Et se trompe celui-l� qui erre dans la vie afin de se faire conqu�rir, connaissant par de courtes fi�vres le go�t du tumulte du c�ur et r�vant de rencontrer la grande fi�vre qui l'embrasera pour la vie, quand elle n'est, de la maigreur de son esprit et de la petitesse de la colline qu'il a vaincue, que la faible victoire de son c�ur.
De m�me, ne se repose-t-on pas dans l'amour s'il ne se transforme de jour en jour comme dans la maternit�. Mais toi, tu veux t'asseoir dans ta gondole et devenir chant de gondolier pour la vie. Et tu te trompes. Car est sans signification ce qui n'est point ascension ou passage. Et si tu t'arr�tes tu n'y trouveras que l'ennui puisque le paysage n'a plus rien � t'apprendre. Et tu rejetteras la femme quand c'est toi qu'il fallait d'abord rejeter.
C'est pourquoi jamais ne m'a impressionn� l'argument du m�cr�ant et du logicien me disant: �Montre-moi donc le domaine, l'empire ou Dieu, car je vois et je touche les pierres et les mat�riaux et crois aux pierres et aux mat�riaux que je touche.� Mais jamais je n'ai pr�tendu l'instruire par la r�v�lation d'un secret assez maigre pour qu'il se p�t formuler. De m�me que je ne puis le transporter sur la montagne afin de d�couvrir pour lui la v�rit� d'un paysage qui ne sera point pour lui victoire, ni ne puis lui faire go�ter cette musique que d'abord il n'aura point vaincue. Il s'adresse � moi pour �tre enseign� sans effort, comme l'autre cherche la femme qui d�posera en lui l'amour. Et ce n'est point de mon pouvoir.
Moi je le prends et je l'enferme et je le supplicie par l'�tude, sachant bien que ce qui est facile est st�rile pour cette raison m�me. Et mesurant la port�e du travail � la torsion et � la sueur. Et c'est pourquoi j'ai r�uni les ma�tres de mes �coles et leur ai dit: �Ne vous trompez pas. Je vous ai confi� les enfants des hommes non pour peser plus tard la somme de leurs connaissances, mais pour me r�jouir de la qualit� de leur ascension. Et ne m'int�resse point celui de vos �l�ves qui aura connu, port� en liti�re, mille sommets de montagnes et ainsi observ� mille paysages, car d'abord il n'en conna�tra pas un seul v�ritablement, et ensuite parce que mille paysages ne constituent qu'un grain de poussi�re dans l'immensit� du monde. M'int�ressera celui-l� seul qui aura exerc� ses muscles dans l'ascension d'une montagne, f�t-elle unique, et ainsi sera disponible pour comprendre tous les paysages � venir, et, mieux que l'autre, votre faux savant, les mille paysages mal enseign�s.
�Et celui-l�, si je veux le faire na�tre � l'amour, je fonderai en lui l'amour par l'exercice de la pri�re.�
Leur erreur vient de ce qu'ils ont vu que celui-l� qui est exerc� � l'amour d�couvre le visage qui l'embrase. Et ils croient en la vertu du visage. Et que celui-l� qui a domin� le po�me est embras� par le po�me, et ils croient en la vertu du po�me.
Mais je te le r�p�te encore: lorsque je dis montagne, je signifie montagne pour toi qui t'es d�chir� � ses ronces, qui a d�boul� dans ses pr�cipices, qui as su� contre ses pierres, cueilli ses fleurs puis respir� en plein vent sur ses cr�tes. Je signifie mais ne saisis rien. Et, quand je dis montagne � un boutiquier gras, je ne transporte rien dans son c�ur.